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Simon
est peintre et écrivain. Il est parti en Inde six mois et
en a ramené croquis et notes qui servirent notamment la réalisation
et la publication d'un livre : Au Corps de l'Inde (Ed.
La Boussole).
Qu'est-ce qui vous a attiré dans
ce pays ? Pourquoi vous êtes vous décidé pour
cette destination ?
Je
voyage pour me multiplier. Quelle destination, plus que
l'Inde aux bras multiples, aux Dieux innombrables, l'Inde au génie
pluriel, sadhous et ordinateurs, pouvait davantage favoriser cette
multiplication de l'identité ? Je voyage pour devenir foule,
pour devenir mangue, pour devenir vache, pour devenir paysage, pour
devenir soleil, pour devenir pluie, pour devenir mouvement, pour
devenir. Je deviens en dessinant, en écrivant, en écoutant
battre le cur du monde. Là-bas, je suis devenu.
Je n'ai pas décidé d'aller en Inde : l'Inde a décidé
pour moi. Il fallait que je me sauve. Je voulais d'un voyage violent,
renversant, dévastateur du superflu - j'ai été
servi. L'Inde décape des passions inutiles, de l'esprit de
pesanteur, et rend allergique, pour la vie, à toute fadeur.
Elle décuple les facultés de détachement, la
puissance sensuelle et spirituelle. En Inde, cur, sens et
esprit ne sont jamais au chômage.
Quels
souvenirs et quelles impressions gardez-vous de l'Inde ?
Un
voyage est un comprimé de temps qui se dilate comme un gaz,
tout le reste de la vie. L'Inde, je le sais, irriguera ma mémoire
comme un fleuve aux ramifications multiples. Le voyage est une volupté
(même dans le pire) du pur présent, mais c'est aussi
une fabrique durable de souvenirs.
Le carnet de voyage en est l'un des chantiers. Juste une petite
histoire : un jour en Inde du Sud, un livre (en français)
m'échappa du bus, et tomba sur la route : quelques secondes
plus tard, une chèvre indienne dégustait à
petits coups de dents ce livre en langue étrangère.
Ainsi va l'inde : absorbant avidement tout ce qu'on lui donne, elle
métabolise - physiquement et religieusement - toute nourriture,
pour la rendre à profusion, mais à sa façon.
L'Inde est un ventre qui vous avale à la sortie de l'aéroport
et vous déglutit, transformé dans l'avion ; elle vous
a imprégné, à vie, de ses sucs.
Cette
chèvre avide de littérature, c'est aussi le lecteur
dont on rêve.
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Si
vous deviez résumer en quelques mots votre rencontre avec
la culture et la population indienne, que diriez-vous ?
J'attends
de tout voyage une transformation intérieure. L'Inde
fait ça très bien. Je partis en Inde pour découvrir
l'autre visage de l'humanité, et je découvris, chemin
faisant, mon Orient intérieur. Vaste programme, promesse
tenue : je revins bouleversé, amaigri et pourtant nourri
pour le reste de ma vie. Je suis du genre voyageur-éponge
: j'absorbe tout ce qu'on me donne, sans juger la qualité
du don (à une exception près : je filtrais l'eau
),
pour entrer dans ce que Segalen appelait le " grand fleuve
diversité ". L'inde a mélangé mes eaux
rationnelles d'occidental aux eaux fusionnelles de l'Orient. Ravages
dans un ego encombrant : don de l'Inde. Passion retrouvée
de la couleur pour le peintre : don de l'Inde. Faculté accrue
de détachement : don de l'Inde. Regain d'émerveillement
envers le quotidien : don de l'Inde. Retour de la prière
: don de l'Inde. Refus de vivre hâtivement : don de l'Inde.
Refus de produire pour produire : don de l'Inde. Consentement à
mes contradictions intimes : don de l'Inde. Envie d'y retourner
: don de l'Inde. Goût du Curry : don de l'Inde.
Et
la publication d'un livre, après quinze ans de silence :
don de l'Inde.
Comment
avez-vous procédé pour la réalisation de vos
dessins ? Vous dessiniez sur le vif ou d'après souvenir ?
Je ne conçois pas de voyager sans dessiner.
L'art du carnet de voyage implique légèreté
et transparence. D'où l'équipement de croquis le plus
strict : un crayon, deux flacons d'encre, une plume, un pinceau,
des carnets Sennelier. Jamais, je n'ai dessiné autant qu'en
Inde : à qui aime voir, l'Inde, fabuleux gisement de formes,
humaines, animales, végétales, architecturales, est
jouissance. Cinq à six heures de dessin par jour. Je procédais
en deux temps : crayon sur le vif. Toujours. Voyager lentement,
dessiner leste. Mais le crayon n'est pour moi qu'un brouillon. Gris,
tiède et mou. Mon vrai pays, c'est l'encre. Une fois dénichée
une table, je revenais,, je revenais sur mes ébauches, à
la plume et au pinceau. Encre de Chine coupée de sépia
et de café pour en réchauffer les noirs - température
oblige. Un trait à l'encre, c'est fin, c'est vrai, c'est
noir, c'est sans remède. Impossible de tricher. J'aime cette
vie intense du noir. On m'a demandé pourquoi je n'ai pas
fait appel à la couleur en Inde : a) parce que les livres
de photos sur l'Inde sont inégalables. 2) parce que j'aime
la sobriété. 3) parce que le texte est en couleur.
Et
pour les textes ?
Je
n'envisage pas de voyager sans écrire. Le récit
de voyage fut écrit deux ans après le voyage, à
partir de lettres rédigées sur place et de notes de
terrain. Il s'agit - toujours - de trouver le juste équilibre
entre le chaud et le froid, le vif de l'expérience et le
recul du temps, l'anecdotique et l'essentiel. Une fois avoir trouvé
le ton du livre, l'écriture a coulé d'évidence
: six mois de travail pour six mois de voyage. En tant que voyageur
écrivain et peintre, c'est à la composition écriture/image
que j'ai attaché tous mes soins. Grâce à la
liberté de manuvre accordée par mon éditeur,
j'ai pu réaliser le livre au plus près de mes désirs
: un dialogue constructif entre les mots et les dessins, le dynamique
et le statique, le narratif et le visuel. A l'Inde qui s'offre plurielle,
j'ai souhaité rendre un hommage pluriel.
Quels conseils donneriez-vous à
un jeune illustrateur ou écrivain qui réaliserait
son premier carnet de voyage ?
Conseils
à un dessinateur : flâne et dessine. Dessine sans relâche.
Quand tu voyages et quand tu ne voyages pas. Dessine même
quand tu ne dessines pas. Dessiner n'est pas seulement la plus grande
des éducations de l'il, c'est aussi un acte matériel
et une méditation spirituelle. . Mieux tu regarderas le monde,
mieux le monde se dévoilera à toi. Et amuse-toi.
Conseils à un écrivain : marche et écris. Ecris
sans relâche. Etudie les écrivains voyageurs et les
écrivains non voyageurs. Ecris même quand tu n'écris
pas. Voyager en littérature, c'est voyager deux fois. Quand
on vit, et quand l'écriture revisite, ou transfigure, le
voyage.
Conseils : vous qui écrivez, apprenez à dessiner,
vous qui croquez, apprenez à écrire. Le voyage manque
singulièrement de ces poètes-peintres qui faisaient
le génie de la Chine ; le voyage aujourd'hui attend impatiemment
des artistes pluriels, qui fassent sauter les frontières
entres les genres, dessin, poésie, photographie, peinture,
collage, prose
Le carnet de voyage est le lieu idéal
d'un pareil métissage.
En avant.
Simon,
juin 2000 pour UNITERRE
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