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Uniterre
et Globe-Mémoires présentent
Les
Théâtres de l'Inde, aujourd'hui
par Eliane Beranger
Les
expressions théâtrales, musicales et dansées
sont inséparables et s'enroulent autour d'un fait de
société qui s'avère un des plus solides
piliers de la cohésion culturelle pan-indienne : aller
au théâtre remonte au plus loin et joue aujourd'hui
encore un rôle déterminant.
Depuis
la plus haute antiquité, le théâtre
jouit d'une place privilégiée. Il est
le point de jonction entre le rituel et le divertissement.
Désigné
dès l'origine comme "objet de jeu à voir
et à entendre", il est une "offrande"
parmi d'autres, dont la fonction est d'instruire en plaisant
; le plaisir le plus subtil étant de se sentir enseigné.
Les grands mythes et textes fondateurs constituent la source
foisonnante et inépuisable de thèmes épiques
et religieux sans cesse adaptés.
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Le Burrakatha
Théâtre dansé des régions du Sud-Est
de l'Inde |
Le
chemin de l'Indépendance politique est passé
par la redécouverte de ces richesses artistiques,
leur restauration, et leur mise en valeur. Il faut souligner
que la survie et la réhabilitation des formes traditionnelles
savantes - en Inde même - doit beaucoup à l'intérêt
et au travail d'équipes européennes qui depuis
de longues années s'efforcent de les faire connaître
et accepter comme éléments à part entière
du patrimoine culturel mondial . Travail d'autant plus utile
que ces formes sont aujourd'hui confrontées à
la rapide évolution des contextes économiques
et sociaux . La démocratie naissante voulait aussi favoriser
l'accès du plus grand nombre à ces formes
théâtrales "savantes" afin de dépasser
les diversités régionales. Elle a déployé
ses effets de renouveau culturel dans trois directions principales
: le divertissement, la récupération politique,
et dans une proportion encore réduite, la recherche théâtrale. |
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Le
besoin de divertissement populaire, a donné naissance
aux "dance-dramas". Les scénarios
inusables sont repris ici dans des costumes et accessoires
inspirés de la tradition, mais privés de leur
signification rituelle. La gestuelle, simplifiée
et outrée, rappelle le jeu des acteurs du cinéma
muet. Depuis quelques années des créateurs travaillent
à moderniser cette formule. Shandra Leka, la pionnière,
a aujourd'hui 70 ans. Elle a travaillé avec Pina Baush
et on a pu la voir en Avignon en 1997. Elle s'inspire des
techniques du yoga et de musiques traditionnelles. Anita Ratman,
qui a vécu aux USA, travaille à Madras à
l'association de disciplines indiennes et de techniques importées.
Au Bengale, il faut citer les travaux d'Habib Tanvir, etc.
Parallèlement,
depuis quelque vingt ou trente ans, est apparu une sorte de
récupération subtile de la puissance sociale
de la tradition du théâtre en Inde. Il s'agit
d'utiliser le connu pour le rendre subversif, politiquement
chargé : une forme théâtralisée
populaire dans tout son appareillage extérieur -costumes,
dramaturgie, style de jeu- se voit confier un texte de propagande.
Les exemples les plus caractéristiques en sont peut-être
le Yatra du Bengale ou le Burrakatta du Tamil Nadu, mais
on en trouve dans toutes les régions. Il existe une
autre voie dont les prémices étaient apparues
dans la bande dessinée : réinterpréter
le contenu, relire, dirions-nous en nos régions, les
grands mythes, dans le respect des variantes régionales
et des langues locales, pour en faire les symboles politisés
dont l'actualité de moyen terme a besoin. C'est ainsi
que Rama devient une sorte de Spartacus, ou que les légions
de singes sont actualisées en aborigènes revendiquant
des territoires, ou en sans-emploi revendiquant du travail...
Le véhicule est le même, c'est le chargement
qui change. Et il roule dans les zones populaires des villages
ou des "bidonvillages", selon l'heureuse expression
de Guy Deleury , pour qui l'ancrage dans la tradition est
indispensable.
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Le
Natyasastra
Toute
l'esthétique indienne des arts de la scène s'enroule
autour d'un "Traité du Théâtre"
(Natyasastra) rédigé en langue sanskrite au
tout début de notre ère, et de ses commentaires
successifs. Texte minutieusement étudié par
les érudits, c'est pourtant à travers les aléas
de l'oralité et de la pratique qu'il s'est transmis
au fil des lignées artistiques. Ses canons et préceptes
irradient subtilement et sûrement l'ensemble des expressions
dramatiques savantes ou populaires... et le goût du
public.
Donnant une explication mythique à l'origine du théâtre,
il donne, en 6000 versets, une description didactique de l'ensemble
des préceptes et des codes à suivre pour toute
représentation prise en son sens le plus large. Il
est considéré comme le Cinquième Veda,
c'est-à-dire, un pilier de la pensée pan-indienne.
On ne saurait mieux souligner le rôle primordial de
la représentation spectaculaire comme élément
de la vie spirituelle
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Le
Chakyar Kothu
La
caste des Chakyar détient les rôles masculins
du Kutiyattam : ils ont en particulier le privilège
du rôle important du Vidushaka, le personnage comique.
Hors des temples, ils ont développé cette autre
forme populaire de jeu en solo, toujours vivace, qui pourrait
sans peine être considérée comme l'ancêtre
de nos chansonniers et humoristes. Il existe en parallèle,
un jeu en solo pour les actrices, le Nangiar Kothu qui reste
représenté dans les temples ou les maisons princières
-ou en Europe!- La richesse et la puissance de ces rôles
feraient des envieuses parmi les actrices modernes.
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Pour
sa part, la haute société indienne a découvert
le théâtre européen dès la fin
du XVIIIè siècle, par les troupes anglaises
invitées. Les jeunes envoyés étudier
à l'étranger se sont initié aux textes
et aux techniques de jeu occidentales, y compris aujourd'hui
les plus contemporaines. S'ouvre ainsi un éventail
de possibles : Shakespeare traduit en langue locale, Molière,
Brecht, Beckett traduits en anglais ou en langue locale et
joués selon les canons officiels européens,
selon les techniques novatrices de l'époque ou "à
l'indienne". Après tout, on croise facilement
un brahmane cousin de Tartuffe ou un homme politique proche
d'Arturo Ui . Des auteurs indiens se sont révélés,
un répertoire s'est constitué et continue à
s'enrichir. Mais tout ceci est réservé à
un public urbanisé, suffisamment instruit pour avoir
développé une curiosité envers la nouveauté.
Ce schéma n'est pas propre à l'Inde. Les Orients
ou l'Afrique le connaissent aussi. Il s'agit en fait de colonisation
douce qui peut perdurer après le départ des
structures administratives ou militaires. Cette veine a ouvert
en Inde une demande ambitieuse récente : réunir
des acteurs autour de grands metteurs en scène internationaux
d'aujourd'hui. Les plus célèbres de ces
séminaires sont situés au Manipur et à
Bhopal qui a déjà accueilli Peter Brook et Ariane
Mnouchkine.
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Le Kathakali
Théâtre dansé de la région du Kerala. |
Le Kutiyattam
Théâtre-dansé
des temples du Kerala, attesté dès le IXès,
il semble être le plus ancien théâtre d'artistes
professionnels du monde et a maintenu jusqu'à nous
la récitation -non religieuse- du Sanskrit. Il est
la forme spectaculaire la plus proche des origines, telle
que décrite dans le Natyasastra. De toutes les formes
anciennes de spectacle, le Kutiyattam est le seul à
avoir gardé la mixité des interprètes
: les femmes y ont part égale avec leurs collègues.
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Comment
ces voies contemporaines indiennes de création se situent-elles
par rapport à la théorie ancestrale ? Au précepte
d'offrande ? A l'exigence de plaire - au sens de séduire
et non pas de complaire ! - Il semble qu'on en soit loin.
La littérature théâtrale indienne a été
pendant des siècles un sommet de l'art poétique
: qu'en reste-t-il quand on lui substitue slogans ou phrases
doctrinales ? Et qu'en est-il du but fixé : transmettre
un enseignement, à travers l'émotion esthétique.
Dans ce but, on avaient prévu dix modèles de
structures dramaturgiques, très minutieusement décrits
: il serait hasardeux d'en chercher la mise en uvre
dans les interprétations contemporaines. On se gardera
bien aussi de mesurer le pouvoir de subversion culturel ou
politique. En revanche, est totalement subvertie l'antique
injonction qui interdisait de représenter des choses
du présent afin que le spectateur puisse en un ensemble
"voir l'acte et son fruit"! A la fin de chaque représentation,
il fallait, selon la formulation indienne, que l'ordre cosmique
soit rétabli et que chacun ait pu mesurer la conséquence
(le fruit) des actes mis en jeu dans l'uvre représentée.
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Les
Théâtres de l'Inde à Paris
A
Paris, le musée Guimet fut le premier à accueillir
des artistes sous l'égide de l'Association des Amis
de l'Orient.
Le Mandapa, depuis 1976, propose des spectacles tout au long
de la saison et organise des manifestations exceptionnelles
(Kathakali, Kuttiyattam, Kalaripayat, Thullal, "24 heures
du Raga"). Plus récemment, le Théâtre
de la Ville a démarré une programmation régulière.
L'ARTA/Théâtre du Soleil l'ont introduit dans
le cadre d'une formation supérieure de l'acteur. Il
faut aussi saluer une myriade d'associations. Sans oublier
les amateurs qui y trouvent les univers de compensation qui
leur conviennent : c'est aussi ça la modernité
des théâtres de l'Inde.
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Cependant,
perdure un autre aspect du théâtre classique
indien, qui avait su prévoir le besoin d'échappatoire
du public et son moyen : le personnage comique. Au
fil des adaptations locales et de leurs évolutions
propres, dont il porte la première manifestation, ce
personnage a pris de multiples formes, noms, fonctions, techniques
de jeu. Mais il reste dans la ligne de son sens originel.
Protagoniste à part entière de l'histoire racontée,
il intervient dès les préliminaires du rituel
qu'il a la charge de tourner en dérision. C'est
ainsi lui qui permet de glisser sans heurt du rite vers le
spectacle. Profitant de ses moments de solo, il pourra se
lancer dans des improvisations de satire sociale et
de critique d'actualité, en totale impunité.
Ou, au contraire, rétablir une forme appauvrie de ritualisation
dans une représentation laïcisée. Le
Kuttiyattam préservé dans les temples
depuis le IXè siècle, a conservé la forme
la plus traditionnelle de la conception indienne du théâtre.
Un équivalent profane existait et reste plus que vivace,
le Chakyar-kothu,
solo d'acteur qui tient tout à fait la comparaison
avec nos chansonniers et humoristes contemporains. Est-ce
un hasard si c'est le Kerala, état à tradition
matriarcale, à désormais dominante marxiste
et à taux très élevé d'alphabétisation,
qui nous les a conservés ?.. A moins, que ce ne soit
l'inverse....
Eliane
Beranger
est chercheuse en Ethnoscénologie à l'Université
de Paris 8
Les théâtres de l'Inde aujourd'hui
a été publié dans le magazine multimédia
Globe-Mémoires
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Eliane Beranger - Tous droits réservés - Interdiction
de reproduction sans l'autorisation de l'auteur
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