Le
long des oasis persanes
2000
Km de Téhéran à la frontière
pakistanaise,
sur la trace des caravanes du Moyen Age
Par
Philippe et Laurent
Kilomètres
parcourus : 28 500
Nombre de jours de voyage : 185
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La
Perse. Un nom qui évoque le désert et son soleil
brûlant, les caravanes de chameaux chargées d'épices
et de soieries. Des villes de sable qui commercent avec la
Chine ou l'Inde, à l'intérieur de leurs bazars
remplis de richesses extravagantes. Des mosquées et
des mausolées aux faïences émaillées
qui se reposent derrières les murailles des palmeraies...
Je suis venu en Iran explorer l'univers de ces oasis, constater
ce qui reste de ce monde moyenâgeux, aux odeurs et aux
parfums subtils. Emprunter cette fameuse route qui longe les
déserts du Lut et du Kevir, au pied des montagnes,
et revivre ce voyage dans un autre temps.
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Kashan,
oasis de terre en plein désert
Cette petite ville dont la couleur des maisons se confond
avec celle du sable et des roches alentour, me surprend. Elle
respire le sud avec ses larges avenues bordées de pins.
Je me perds dans le labyrinthe de ruelles qui bordent le bazar.
Les voiles noirs des femmes me frôlent comme des ombres.
Un enfant à vélo me plaque contre les hauts
murs en torchis marron clair...
En quelques pas je replonge dans l'ambiance des films iraniens.
Sur une place, derrière des palmiers aux feuilles desséchées,
on devine au loin les pics enneigés. En son centre,
quelques murs inachevés en briques de terre et un homme
qui s'affaire sous la carcasse d'une vieille voiture de marque
Paykan, l'unique modèle de fabrication nationale. Une
grande marre d'huile de vidange se dessine sur le sol. A l'ombre,
des immigrés afghans vendent des oranges, seule tâche
de couleur dans cet univers de sable.
Plus loin, un large porche ouvre sur un hall recouvert d'affiches
de Khomeini et de propagande. Quelques drapeaux et flonflons
délavés pendent au dessus de l'estrade, comme
s'ils avaient été soufflés par le vent
brûlant du désert. Les slogans des fanatiques
et les " Allah huekber ! ", (Dieu est grand !) semblent
encore résonner.
Au fond, le portail d'une mosquée est recouvert de
miroirs réfléchissant une lumière verte.
Il s'agit en fait d'un mausolée. A l'intérieur,
la salle tout entière, du pied des colonnes au sommet
des coupoles est tapissée d'une myriade de minuscules
miroirs. Je marche en silence sur les épais tapis qui
recouvrent le sol et j'ai l'impression de pénétrer
dans un rêve, un kaléidoscope géant. Jeux
de lumières multipliés à l'infini. Sentiment
mêlé entre le kitsch de cet architecture et une
beauté venu tout droit de l'imaginaire.
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Yazd
depuis les toits
Je
suis déçu par mes premières impressions
de Yazd qui m'apparaît comme un ville iranienne de plus,
avec ses grands boulevards bruyants remplis de Paykan qui
se coursent. Une cité grise sous un ciel bleu azur.
Je décide de quitter cet aquarium aux vitres sales
pour un bol d'air sur les toits. Le contraste est saisissant
: un océan d'argile, hérissé de centaines
de tours d'aération et de coupoles qui transmettent
au dédale de venelles leurs courants d'air frais. Une
autre ville dans la ville, au dessus des ruelles sombres.
Tout autour, les carrés de faïence bleue des mosquées
et des mausolées contrastent avec le jaune sable de
l'adobe. L'immense portail de la mosquée du Vendredi,
recouvert à l'intérieur de stalactites et surmonté
de ses deux minarets, semble narguer les lois de l'apesanteur...
Solitaire,
Yazd se cache entre deux déserts, le Kevir au Nord
et le Lut au Sud. A perte de vue, au delà des frontières
de la ville, le sable et la rocaille semblent s'être
emparé de l'horizon. Mon regard s'arrête sur
une petite vieille en contrebas qui m'invite à descendre.
Assis
sur un petit tabouret, je découvre cette vieille demeure,
alors que Mehrak s'affaire pour préparer le thé.
Au centre du patio, une fontaine entourée de fleurs
et de plantes grasses. Tout autour, différentes pièces
donnent sur la cour et au premier étage, sur une terrasse.
Merhak m'explique : " Les bâdgirs, ces tours
du vent, placées au dessus de bassins d'eau, créent
un courant d'air qui rafraîchit non seulement les pièces
de la maison mais aussi l'eau des qanât, ces canaux
d'irrigation souterrains qui viennent de la montagne. A l'extérieur
de la ville, des formes coniques flanquées de deux
tours signalent la présence des citernes. "
Je
continue mon exploration. Je passe au dessus de toits plats
ou voûtés, enjambe une ruelle, joue à
l'équilibriste au dessus d'une poutre en bois entre
deux murs. Partout, cette terre craquelée, séchée
par le vent chargé de sel et chauffé à
blanc par le soleil du désert. Au milieu de la sensualité
des ses tétons de glaise qui déforment l'horizon,
on traverse tout un bric-à-brac d'antennes, de sacs
de grains, de piments rouges qui sèchent au soleil...
En bas, le labyrinthe des ruelles du bazar bouillonne sur
un fond de bruits de Klaxons et de crissements de pneus. Des
odeurs de cuisines épicées émanent du
dédale. Je décide de redescendre et, à
peine franchie la porte de la rue, j'évite de justesse
une moto et ses quatre passagers... Je me réfugie dans
le bazar où Ali me propose de partager le narguilé.
Je découvre toutes les petites échoppes du bazar,
bourrées à craquer, et le va-et-vient permanent
de vieilles fourgonnettes qui viennent livrer les marchands.
La nuit est tombée. Je me plonge dans les rues devenues
désertes de la vieille ville. Eclairées, les
tours des vents et les mosquées jaillissent sur le
fond noir du ciel, comme irréelles. Les lampadaires
posent une lumière jaune, verte ou violette sur les
murs de pisé.
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Le
Bazar Vakil de Kerman
Je reprends la route pour Kerman, le long du désert du
Lut. La bande noire d'asphalte se fraye un passage au milieu
de la rocaille et du sable, reflet du climat et de la topographie
particulièrement défavorable de la région.
Car cette province est une des plus pauvres du pays. Depuis
le 12ème siècle, suite aux razzias des Mongols,
des Afghans ou des Baluch, elle subit en effet un long déclin.
Plus tard, la province se tourna vers le sud et la ville de
Bandar-e Abbâs, le port principal de la mer d'Oman, situé
dans le détroit d'Hormuz. Deux routes caravanières
reliaient ce port aux villes de la province et le commerce entre
l'Inde et le Golfe Persique, lui assura une certaine prospérité
jusqu'aux campagnes de Nader Châh.
A l'entrée de la ville, la route se faufile au milieu
des champs irrigués de l'Oasis : dattiers, orangers
et pistachiers arrachent au sable un peu de vert, à
l'abri derrière leurs hauts murs de pisé. En
cette fin de journée, je pénètre dans
la foule bigarrée du bazar Vakil. Une véritable
marée humaine négocie, achète et vend
sous ses arcades. Les femmes portant le hedjâb (tchador
islamique) me frôlent, sans oser m'adresser un regard.
Des échoppes s'échappent des effluves de coriandre,
de cumin, de curry ou de safran. L'odeur de l'encens plane
sur ces étals où sont offerts aux yeux des curieux
les objets de l'artisanat millénaire : tapis noués,
tissus imprimés, objets en bois et décorés
de marqueterie (Khâtam), plats et coupes en argent ou
en cuivre... L'un après l'autre, chaque bazari m'invite
à découvrir ses " Perles de l'Orient "...
Je préfère m'arrêter chez un chaudronnier
avec qui je partage le thé - le samovar brûlant
en sentinelle - au milieu du tintamarre assourdissant des
marteaux.
A côté de moi, Ibrahim, les mains et le visage
noircis par le travail du métal, martèle comme
un damné des étoiles sur un couvercle de cuivre.
Il n'a pas 12 ans et tape avec la justesse d'un expert ce
métal qui lui permet de survivre. Image difficile à
digérer, réalité d'une autre Iran, celle
de la précarité. Ali, qui travaille au UNHCR
(Les haut commisariat aux réfugiés des Nations
Unies) m'explique : " Ces derniers mois, nous avons
accueilli plus de 250 000 afghans à Kerman. Ils quittent
en masse leur pays en pleine guerre civile. Ils est très
difficile de leur trouver un travail et un moyen de subsistance.
Cet enfant, par exemple, nourrit sa famille grâce à
son salaire... "
Je continue mon exploration du dédale du Bazar. Je
tombe sur une vieille femme nomade, assise dans un coin, qui
fait la manche. Certains lui donnent des pistaches, d'autres
quelques rials. Plus loin, une Baloutchi, originaire du désert
pakistanais proche, lit l'avenir dans les lignes de la main.
Les yeux cernés de Khôl, contre la lumière
aveuglante du désert, elle respire la sensualité
avec son tchador à fleur qui laisse dépasser
des boucles noir ébène.
A
l'entrée de la mosquée du Vendredi, un enfant
turkmène, assis sur ses talons, vend des cigarettes
à la pièce. Je lui achète deux "
57 ", dont la taille rappelle celle des cigarettes en
chocolat. Leur saveur forte et amère m'assèche
le palais. Je plonge alors dans le châikhâneh
vakil, les anciens bains du Bazar transformés en teahouse.
Au
rythme du gazouillement de la fontaine placée au centre
du patio, je dévore un Khoresh fesenjân, un ragoût
de canard mijoté longuement à base de jus de
grenade et parfumé au coriandre, accompagné
du traditionnel âbdugh, du petit lait dilué avec
de l'eau et légèrement salé.. Ensuite
une glace à l'eau de rose accompagne le qalian. Je
renverse un peu de thé dans la soucoupe, un sucre coincé
entre les dents, qui se dissout à coup de petites lampées..
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De
Mahan à Bam, la citadelle du désert
A une quarantaine de kilomètres au sud-est de Kerman,
je découvre au son du chant nasillard du muezzin le mausolée
de Mahan, sur la route pour Bam. Il renferme la tombe de Chah
Nematollah Vali, fondateur au 15° siècle d'un ordre
de derviches et révélateur de prophéties.
D'où son sobriquet de " Nostradamus de la Perse
". Le roi musulman indien qui l'avait élevé
fit ériger cette merveille qui fut agrandie et rénovée
sous les Safavides au 15° siècle pour y recevoir
les pèlerins, qui y viennent nombreux chaque année.
Son dôme en faïence étoilée et ses
minaret branlants imposent par leur majesté.
Puis
la route continue jusqu'à Bam, la plus grande ville
de terre non cuite du monde.
Construite
sur un éperon rocheux qui surplombe les palmeraies
établies au pied de ses murs, ses dimensions surprennent.
Depuis le désert, elle rappelle un château de
sable de bord de mer, asséché à marée
basse. Comme irréelle. Bien que les murailles de pisé
soient parfaitement bien conservées, l'intérieur
donne l'impression d'une ville fantôme, comme laissée
à l'abandon après un saccage.
A son apogée, Bam produisait les soies les plus fines
du monde, après celles de la Chine. A l'époque,
on racontait qu'une jeune beauté élevait un
ver à soie géant capable de produire un fil
aux qualités remarquables qui assurait à la
ville prospérité et renommée. La légende
raconte que le roi Ardacher réussit une nuit à
pénétrer dans la cité et à tuer
le ver. Le nouvelle se répandit alors et le souverain
parthe abdiqua.
La ville, telle qu'elle apparaît aujourd'hui, remonte
au 15° siècle, à l'époque Safavide.
Ses 4000 habitants venaient régulièrement se
réfugier derrière les défenses de la
puissante citadelle et de ses cinquante tours quand surgissaient
du désert les hordes afghanes ou Baloutches. Bam était
alors un centre de commerce très puissant où
les différentes tribus perses venaient rencontrer les
marchands indiens, arabes ou chinois. Elle connut sa défaite
finale lorsque le dernier souverain zend, Loft Ali Khân
vint s'y réfugier en 1794 : la forteresse abdiqua alors
en faveur du roi qâdjâr Aghâ Mohammed et
toute sa population massacrée et ses richesses pillées.
Aujourd'hui, on la retrouve dans l'état dans lequel
elle fut abandonnée, avec ses maisons écroulées.
Mais il suffit de s'y promener pour commencer à recréer
son atmosphère d'origine avec ses bazars animés,
ses mosquées et son dédale de rues. Ambiance
magique d'un lieu qui ne demande qu'à renaître
de ses décombres.
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©Xavier
Ponson, Laurent Granier et Philippe Lansac- Tous droits réservés
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Interdiction de reproduction sans l'autorisation des auteurs.
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