CARNET DE VOYAGE AU BURKINA FASO
Comment procèdes-tu lorsque tu réalises un carnet de voyage ? Tu dessines sur le vif ou d'après souvenir ?
Par
définition, un carnet de voyage suit son chemin en même
temps que vous
Faire tout sur place, c'est le meilleur ! J'ai le souvenir
d'avoir été presque en transe, transportée
par le son des percussions, les vibrations d'une ambiance.
Le fait de dessiner permet d'être en communion avec ce que
je regarde. Il se passe quelque chose de magique, une alchimie
entre ce qu'il y a devant moi et mon pinceau. J'ai l'impression
de comprendre, nous formons un tout indissociable. Je suis là
!
Je peux aussi reprendre, colorer, écrire, coller, ajuster
un peu plus tard. Le souvenir est comme un tremplin mais j'essaie
de ne rien garder figé. Je peux faire intervenir un ami
sur le dessin par exemple. Parfois, l'événement
se crée de lui-même : un moustique vient se coller
entre les pages, un café se renverse et crée une
forme incongrue
Quand le contexte ne me permet pas de dessiner, j'emmagasine
mes souvenirs et au retour, je fais le voyage une seconde fois
entourée de cahier de notes, petits croquis d'intention,
photos, idées, graines, plumes, sable
Avec la musique du pays et surtout les sons que j'ai enregistrés
sur place, je reprends mon carnet, ressourcée par mon voyage.
Quelle place tiennent les collages et photomontages ? Quelle dimension souhaites-tu donner à tes carnets en ajoutant aux dessins des tas d'éléments hétéroclites ?
En
voyage, tous les sens s'éveillent un peu plus devant l'inconnu
J'aimerais tout rapporter : la terre, les couleurs, les odeurs,
les bruits, le vent
Avec les collages, les souvenirs sont marqués d'éléments
bien réels, tactiles, parfois encore empreint de l'odeur
du soleil
Un ticket tamponné a quelque chose de si
concret qu'en le regardant je suis moi-même étonnée
d'avoir été là, à ce moment précis,
dans ce lieu précis.
Les éléments parlent d'eux même et les
souvenirs s'en dégagent naturellement
Une graine
que l'on colle peut être beaucoup plus parlante qu'un dessin
! Malheureusement - ou heureusement - on ne peut pas tout faire
rentrer dans un carnet de voyage, d'où l'utilité
de repartir
d'aller sur le terrain.
Quelle type de relation entretiens-tu avec les gens que tu rencontres et que tu dessines en voyage ?
Est-ce que le dessin te permet de créer un contact ou une relation particulière avec les habitants des régions que tu visites ?
Les
relations avec les gens sont très positives. Ca intrigue,
ça amuse, ça suscite la curiosité. Ils
voient que manifestement on s'intéresse à eux, à
leur pays, leurs coutumes, leur entourage et cela leur plait.
L'échange se fait spontanément. Ils me donnent
des informations, me racontent des histoires, ou veulent tout
simplement regarder.
On échange deux ou trois mots et le contact est établi.
Une fois, pendant un baptême en Afrique, j'ai déclenché
un fou rire quand ils ont vu mes pages de " poulets qui vont
se faire zigouiller " !
En Inde, Lala, un artiste peintre, m'a appris à faire des
miniatures radjastani. Tous les matins je passais à son
atelier. Sa femme m'a fait henné sur les mains. On rentre
dans un climat de confiance, d'échange.
Qu'est-ce qui te paraît important de transcrire dans un carnet de voyage ?
Dans
un carnet, il me paraît important de traduire ses premières
impressions. Celles qu'un il vierge peut avoir au tout
début. Ensuite, la vision se transforme, l'il change.
A travers ses pages, on doit retrouver l'émotion qu'on
a eue sur place, trouver le ton du voyage. Sinon, j'aime y
trouver des choses à apprendre (une coutume, un pas de
danse, une recette, un proverbe
)
J'aime qu'il soit truffé d'anecdotes, de portraits, de
paysages, qu'il y ait matière à s'évader.
Je laisse aussi beaucoup de place à l'imaginaire.
Lorsqu'on
part en voyage avec l'intention de faire un carnet de route, est-ce
que la manière de voyager et d'aborder l'idée du
voyage en général en est affectée ? Ou, est-ce
qu'on contraire tu pars comme une voyageuse entre guillemets "normale"
?
Je
pars comme une voyageuse " normale " à ceci près
que dans mon sac, la peinture et le carnet passent largement avant
le sèche cheveux et la crème hydratante !
Quand je pars, je n'ai aucune idée de ce que je vais trouver
sur place. L'idée du carnet est là mais j'en
fait un peu abstraction. Je vis mon voyage, je plonge dedans et
profite de tout. Alors l'envie de dessiner vient naturellement,
au détour d'un chemin. Il ne faut surtout pas se forcer.
Si
tu devais donner quelques conseils et "bonnes recettes"
aux créateurs de carnet, quels seraient-ils ?
Je
dirais : être attentif à tout et à chacun,
aimer être surpris - même au pas de sa porte -, se
faire discret, échanger, garder les yeux ouverts et s'intéresser
à l'autre façon de vivre, à la différence,
à ce qui justement " n'est pas comme chez nous ".
Tu donnes à tes carnets une dimension parfois assez ironique ? Pourquoi ?
Je
n'aime pas trop me prendre au sérieux. On peut raconter
quelque chose d'intéressant avec humour. Au contraire,
je pense que cela suscite l'intérêt. Cela s'adresse
à tout le monde, aux petits comme aux grands. J'aime faire
travailler l'imagination, pas seulement dire " c'est ça
".
Par exemple les lycaons (en latin : " Lycaon Pictus "
ou chiens peints) ont un pelage taché de couleur. Il n'est
pas difficile d'imaginer qu'ils se peignent eux même tous
les matins avant d'aller chasser dans la savane.
On peut aussi évoquer des sujets graves avec ironie, l'important
c'est d'éviter la passivité, de susciter une réaction.