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Le
monde dépose ses douces cicatrices sur des feuilles reliées
de toutes sortes, manufacturées ou faites main, qu'on appelle
« carnet de voyage » faute de mieux, terme
générique qui englobe des pratiques diverses, des
solutions innombrables. Carnet, petit mot - la modestie
même –- pour petite chose, très bien. Mot intime,
qu'on glisse dans la poche. Souvent à peine plus grand qu'un
passeport. Un passeport lyrique. Ouvert, il tient dans la main.
Ou sur les genoux. Il a grain pour les doigts et parfois, une odeur,
sinon plusieurs : d'aucuns y collent même des poudres,
currys et poussières. Le papier défend ses couleurs,
celle du support, blanc banal ou chiffon népalais à
fibres végétales. Il est souvent farci de matières,
feuilleté de secrets, gaufré par des souvenirs en
relief. Il se présente comme un vulgaire bloc-notes, un missel
juteux de destinations, ou encore un atlas grand format. De plus
en plus, les fanatiques du bout de papier fabriquent eux-mêmes
leurs carnets. En clair, c'est un objet. Fait pour être tenu,
pour être frotté, sali, ému, griffé,
épaissi, j'en passe, qu'on le mouille, y trace les méandres
du voyage, les empreintes du lointain, voire du tout proche, pourvu
que l'évasion ait lieu. A Clermont Ferrand, puis
à Brest, combien de solitaires ont-ils réalisés qu'ils n'étaient
pas seuls ? La tribu des carnettistes est bel et bien née au tournant
du siècle. Cette tribu étonne par sa générosité, sa mobilité, son
goût du risque, son humour, sa qualité d'écoute, pour tout dire,
sa disponibilité. Elle a érigé la disponibilité au rang de discipline.
D'éthique. La tribu frappe aussi par son humilité. L'ego
boursouflé de tant de créateurs contemporains ne semble pas avoir
fait de ravages parmi ces nouveaux voyageurs. C'est que le voyage
dégonfle rapidement les baudruches. Etonnant aussi : ces travailleurs
solitaires sont conviviaux. Le paradoxe n'est qu'apparent. Le
voyage, et les mille façons d'aller, forgent des créatures douées
de légèreté, d'un détachement propice, et forment à la bonté du
regard d'où la lucidité est tout sauf absente. Le voyage
est école de vent intérieur.
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