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Plantés en pleine absurdité géopolitique
Nous
sortons de Crimée pour rejoindre Bucarest, en longeant
la côte. Nous arrivons à la frontière
entre l'Ukraine et la Roumanie de nuit. Le classique No-Man's
land. Glauquissime. Quelques containers rouillés
de l'armée servent de baraquements. Une barrière
déglinguée qui tient avec des fils de fer. Deux
douaniers avec leur képi rond. Nous rentrons dans un
bureau. Le type commence à nous embrouiller avec des
papiers que nous n'avons pas. Il nous montre des formulaires
incompréhensibles en cyrillique. Il nous parle de
27 dollars chacun. Nous vivons les restes d'une culture soviétique
fondée sur le bakchich. Fatigués de vouloir
parlementer, nous acceptons de payer. Xavier part seul de
l'autre côté de la barrière, jusqu'à
une des baraques, qui sert visiblement de banque. Le douanier
lui demande : " Moldavia Visa ? "
- Moldavia, niet ! Romania...
- Niet Moldavia visa ? Problem.
Nous
réalisons que cette frontière permet de passer
en Moldavie et non en Roumanie. La seule route traversant
le delta du Danube entre l'Ukraine et la Roumanie passe par
le territoire Moldave. Pendant 1 Km... En nous n'avons
pas de visa. Impossible d'en acheter à la frontière.
Nous demandons aux douaniers si nous pouvons payer les douaniers
Moldaves pour nous laisser passer. " peut-être
", nous répondent-ils. Et si on nous laisse pas
passer ? Comme nous aurons déjà perdu notre
visa Ukrainien, à une entrée, au passage de
la frontière, nous risquons de nous retrouver bloqués
au milieu des deux frontières sans visa. Impossible
de rentrer, ni d'un côté, ni de l'autre. Plantés
en pleine absurdité géopolitique.
La
seule solution : contourner la Moldavie sur près de
1200 km et rejoindre la frontière plus au Nord. Et
de là 700 km de plus jusqu'à Bucarest... Et
dire que nous ne sommes qu'à un kilomètre de
la Roumanie ! Nous retournons donc sur nos pas pour plus de
30 heures de route. Pour un tracé de frontière
qui défit le bon sens...
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"
Je vais lui refaire le portrait... "
Sortant
d'Odessa, un type en blouson treillis nous arrête. Il
vérifie la liasse de papier que nous avons accumulé
pendant nos 3 dernières semaines en Ukraine. Et bien
sûr, il en manque... L'Ukraine nous retient et la
Moldavie refuse de nous laisser rentrer.
Une femme arrive en renfort. C'est visiblement le chef
de l'autre. Entre deux âges, des cheveux blonds graisseux
accroché en arrière, une relique de salopette
bleue et une paire botte crottée de boue. Le regard
faux et fuyant. Avec le sourire, elle nous demande de
la suivre jusqu'à une baraque pourrie, en bordure de
la route. A l'intérieur, de nombreux formulaires sont
affichés sur les murs : assurance obligatoire pour
le véhicule, assurance personnelle, taxe pour pouvoir
circuler sur les routes... Deux vieux bureaux en acier, genre
caserne française désaffectée. Une pauvre
ampoule accrochée au plafond produit une lumière
blafarde. A côté, séparé par un
rideau de billes, un réduit avec un lavabo, où
l'autre vient régulièrement se laver les mains,
histoire de suivre de loin les négociations.
Ca sent la combine à plein nez. Elle nous affirme
qu'il nous manque les assurances et que normalement l'amende
est très élevée. Bilan : un peu moins
de 100$. Nous nous énervons. D'autant plus qu'on
nous a jamais demandé quoique ce soit depuis que nous
sommes dans le pays et que nous avons déjà souscrit
toutes les assurances en France. Une longue discussion commence
pour chercher à assouplir la décision du fonctionnaire.
Je reste seul avec elle dans le bureau. La comédie
commence. Je la supplie, lui invente tous les prétextes
possibles pour ne pas payer. Elle me parle en Russe. Je lui
parle en anglais. Autant dire que nous nous comprenons
absolument pas. Mais cela n'a aucune importance. Elle veut
son fric et je ne veux pas lui donner. La situation est
claire quels que soient les arguments de chaque partie. Je
ne démordrai pas : nous acceptons de payer l'assurance
véhicule et rien de plus.
Long silence. A négocier intelligemment. Car le premier
qui parle avance un pion en faveur de l'autre. La mégère
tapote avec ses ongles sur la table, regarde vaguement en
direction du coffre-fort dans lequel elle a rangé nos
papiers, indispensables pour passer la frontière.
Elle soupire, griffonne sur un morceau de papier... Ambiance
à la Kafka. Le temps s'est arrêté. 20
minutes se passent. Excédé, je supplie de nouveau.
Elle me répond en regardant le plafond : "Sur
votre déclaration de douanes, il est écrit que
vous avez 3 appareils photos. J'en veux un... ". Je boue.
Je lui propose 190 grivnas de plus, un stylo et une montre.
Elle inspecte les objets et décrète que la montre
est une montre d'homme. Elle la refuse et demande de nouveau:
" Adin foto Apparat... " On est en plein
caprice ! Je ne lâcherai pas. Le jeu commence à
m'amuser. Il est tellement loufoque et insensé que
j'ai envie de gagner. Nouveau silence de 20 minutes, nouvelle
mise en scène. Je me dis qu'elle s'étonne de
mon acharnement. Elle ne sait pas que je suis d'un naturel
buté. Surtout devant un fonctionnaire. Elle me demande
20 dollars de plus. Je refuse.
Nouveau silence. N'en pouvant plus, je vais voir Philippe
et Xavier et je leur explique la situation. " Elle ne
cédera pas, dis-je. Ce qu'elle nous demande correspond
à 6 mois de salaire. Ca va prendre 10 ans... "
" OK. Dans ce cas-là, on va tout faire dans
ses règles et on va lui demander des reçus "
propose Philippe, hors de lui. Nous rentrons en trombe
dans le baraquement, lui arrachons des mains la montre et
le stylo et lui montrons les papiers que nous voulons. Elle
nous regarde, dégoûtée d'avoir perdu si
rapidement son bakchich. Elle rechigne à nous faire
les papiers. Nous signons et lui présentons un billet
de 100 dollars. Elle met le coup de pied fatal à notre
bonne humeur, déjà fortement ébranlée
: " C'est un faux billet. Vous avez collé deux
zéros à côté du un. C'est un billet
de 1 dollars. Je ne l'accepte pas... " Philippe explose,
à deux doigts de lui refaire le portrait. Elle prend
le billet, l'observe longuement et nous rend la monnaie. Nous
lui arrachons nos papiers et nous précipitons dans
la voiture. Il nous faudra plus de 600 km pour nous calmer...
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