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L'Ukraine ne nous laisse plus sortir !
Au milieu du chaos, une valse de Bakchichs

Philippe
Octobre 2000


Kilomètres parcourus : 18 000
Nombre de jours de voyage : 95



Vers la Roumanie



Plantés en pleine absurdité géopolitique

Nous sortons de Crimée pour rejoindre Bucarest, en longeant la côte. Nous arrivons à la frontière entre l'Ukraine et la Roumanie de nuit. Le classique No-Man's land. Glauquissime. Quelques containers rouillés de l'armée servent de baraquements. Une barrière déglinguée qui tient avec des fils de fer. Deux douaniers avec leur képi rond. Nous rentrons dans un bureau. Le type commence à nous embrouiller avec des papiers que nous n'avons pas. Il nous montre des formulaires incompréhensibles en cyrillique. Il nous parle de 27 dollars chacun. Nous vivons les restes d'une culture soviétique fondée sur le bakchich. Fatigués de vouloir parlementer, nous acceptons de payer. Xavier part seul de l'autre côté de la barrière, jusqu'à une des baraques, qui sert visiblement de banque. Le douanier lui demande : " Moldavia Visa ? "
- Moldavia, niet ! Romania...
- Niet Moldavia visa ? Problem.

Nous réalisons que cette frontière permet de passer en Moldavie et non en Roumanie. La seule route traversant le delta du Danube entre l'Ukraine et la Roumanie passe par le territoire Moldave. Pendant 1 Km... En nous n'avons pas de visa. Impossible d'en acheter à la frontière. Nous demandons aux douaniers si nous pouvons payer les douaniers Moldaves pour nous laisser passer. " peut-être ", nous répondent-ils. Et si on nous laisse pas passer ? Comme nous aurons déjà perdu notre visa Ukrainien, à une entrée, au passage de la frontière, nous risquons de nous retrouver bloqués au milieu des deux frontières sans visa. Impossible de rentrer, ni d'un côté, ni de l'autre. Plantés en pleine absurdité géopolitique.

La seule solution : contourner la Moldavie sur près de 1200 km et rejoindre la frontière plus au Nord. Et de là 700 km de plus jusqu'à Bucarest... Et dire que nous ne sommes qu'à un kilomètre de la Roumanie ! Nous retournons donc sur nos pas pour plus de 30 heures de route. Pour un tracé de frontière qui défit le bon sens...

Bloqués à la frontière

" Je vais lui refaire le portrait... "

Sortant d'Odessa, un type en blouson treillis nous arrête. Il vérifie la liasse de papier que nous avons accumulé pendant nos 3 dernières semaines en Ukraine. Et bien sûr, il en manque... L'Ukraine nous retient et la Moldavie refuse de nous laisser rentrer.

Une femme arrive en renfort. C'est visiblement le chef de l'autre. Entre deux âges, des cheveux blonds graisseux accroché en arrière, une relique de salopette bleue et une paire botte crottée de boue. Le regard faux et fuyant. Avec le sourire, elle nous demande de la suivre jusqu'à une baraque pourrie, en bordure de la route. A l'intérieur, de nombreux formulaires sont affichés sur les murs : assurance obligatoire pour le véhicule, assurance personnelle, taxe pour pouvoir circuler sur les routes... Deux vieux bureaux en acier, genre caserne française désaffectée. Une pauvre ampoule accrochée au plafond produit une lumière blafarde. A côté, séparé par un rideau de billes, un réduit avec un lavabo, où l'autre vient régulièrement se laver les mains, histoire de suivre de loin les négociations.

Ca sent la combine à plein nez. Elle nous affirme qu'il nous manque les assurances et que normalement l'amende est très élevée. Bilan : un peu moins de 100$. Nous nous énervons. D'autant plus qu'on nous a jamais demandé quoique ce soit depuis que nous sommes dans le pays et que nous avons déjà souscrit toutes les assurances en France. Une longue discussion commence pour chercher à assouplir la décision du fonctionnaire. Je reste seul avec elle dans le bureau. La comédie commence. Je la supplie, lui invente tous les prétextes possibles pour ne pas payer. Elle me parle en Russe. Je lui parle en anglais. Autant dire que nous nous comprenons absolument pas. Mais cela n'a aucune importance. Elle veut son fric et je ne veux pas lui donner. La situation est claire quels que soient les arguments de chaque partie. Je ne démordrai pas : nous acceptons de payer l'assurance véhicule et rien de plus.

Long silence. A négocier intelligemment. Car le premier qui parle avance un pion en faveur de l'autre. La mégère tapote avec ses ongles sur la table, regarde vaguement en direction du coffre-fort dans lequel elle a rangé nos papiers, indispensables pour passer la frontière. Elle soupire, griffonne sur un morceau de papier... Ambiance à la Kafka. Le temps s'est arrêté. 20 minutes se passent. Excédé, je supplie de nouveau. Elle me répond en regardant le plafond : "Sur votre déclaration de douanes, il est écrit que vous avez 3 appareils photos. J'en veux un... ". Je boue. Je lui propose 190 grivnas de plus, un stylo et une montre. Elle inspecte les objets et décrète que la montre est une montre d'homme. Elle la refuse et demande de nouveau: " Adin foto Apparat... " On est en plein caprice ! Je ne lâcherai pas. Le jeu commence à m'amuser. Il est tellement loufoque et insensé que j'ai envie de gagner. Nouveau silence de 20 minutes, nouvelle mise en scène. Je me dis qu'elle s'étonne de mon acharnement. Elle ne sait pas que je suis d'un naturel buté. Surtout devant un fonctionnaire. Elle me demande 20 dollars de plus. Je refuse.

Nouveau silence. N'en pouvant plus, je vais voir Philippe et Xavier et je leur explique la situation. " Elle ne cédera pas, dis-je. Ce qu'elle nous demande correspond à 6 mois de salaire. Ca va prendre 10 ans... "
" OK. Dans ce cas-là, on va tout faire dans ses règles et on va lui demander des reçus " propose Philippe, hors de lui. Nous rentrons en trombe dans le baraquement, lui arrachons des mains la montre et le stylo et lui montrons les papiers que nous voulons. Elle nous regarde, dégoûtée d'avoir perdu si rapidement son bakchich. Elle rechigne à nous faire les papiers. Nous signons et lui présentons un billet de 100 dollars. Elle met le coup de pied fatal à notre bonne humeur, déjà fortement ébranlée : " C'est un faux billet. Vous avez collé deux zéros à côté du un. C'est un billet de 1 dollars. Je ne l'accepte pas... " Philippe explose, à deux doigts de lui refaire le portrait. Elle prend le billet, l'observe longuement et nous rend la monnaie. Nous lui arrachons nos papiers et nous précipitons dans la voiture. Il nous faudra plus de 600 km pour nous calmer...


Un policier


Yalta et les enfants
Cirque de bouts de ficelle

Yalta, où les Grands se sont partagés le monde. Nous partageons le notre avec des enfants mi-singe, mi-clown, qui passent deux heures à nous étonner. Nous les rencontrons sur les hauteurs de la ville. Ils étaient en train de jouer sur un vieux container en tôle qui leur servait de plongeoir, de tableau, de château-fort, d'île perdue au milieu de l'océan. Notre appareil numérique les amuse beaucoup car il permet de voir immédiatement la photo. Comme avec un polaroïd. Ils passeront donc leur temps à nous étonner. Sautant, se contorsionnant en tout sens. Ces enfants resteront notre meilleur souvenir de la péninsule. Explosion de vie dans une ville sans charme.

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