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Sur la Route Moscou-Kiev...
Images d'un documentaire des années trente

Laurent
Octobre 2000


Kilomètres parcourus : 15 000
Nombre de jours de voyage : 80



Itinéraire Moscou-Kiev


Les Yeux rivés sur l'écran

Nous quittons Moscou et reprenons la route plein Sud, en direction de la frontière Ukrainienne. Mêmes routes défoncées, même anarchie. J'ai l'étrange sentiment de traverser un pays laissé dans le chaos. 70 ans d'un régime qui, après des décennies de la folie grandiloquente des tsars, ne lègue aucun avenir. Le plus étrange, c'est que ces campagnes que nous traversons semblent s'être pétrifié il y a un siècle et se mettent seulement aujourd'hui à sortir de leur torpeur.

Les habitants ouvrent leurs yeux sur un monde qu'ils ne comprennent plus. Des babouchkas, avec leur foulard sur la tête, continuent à vendre leurs produits le long de la route.

Un sceau rempli de fruits, une chaise. Dans l'attente d'un client. Et comme personne ne s'arrête, la chaise est vide. Comme pour dire que cela ne serre de toute façon à rien.



Mais il reste toujours l'humour, le côté bon enfant de ces hommes que le communisme a épargné du stress. Le choc des cultures qui prête à sourire, qui soumet l'étonnement.

Nous sortons de la voiture et commençons à nous balader. Les yeux rivés sur l'écran. On y joue un documentaire sur le début du siècle : vieille grand mère sur sa chaise, enfants qui jouent avec 3 bouts de rien, carriole à chevaux qui passe lentement, chargée de foin. Il ne manque plus que l'image en noir et blanc.

Stand des vendeurs ambulants


Ukraine-Inde : quand deux continents se rencontrent

J'ai toujours eu le sentiment que le voyage se nourrit précisément de ces étonnements. Un regard, un sourire sans aucune parole échangée. Cela suffit. Je ne suis pas exclusivement à la recherche du beau coin enchanteur, type carte postale. Cela n'est qu'une toute petite partie du voyage, infime. C'est de l'ordre du cadre. C'est ce que beaucoup de gens vivent en voyage organisé. Ils ne découvrent que l'extérieur d'une région, son écorce. Je pense que tout l'intérêt du voyage est de chercher à déchiffrer ce qui nous entoure par le contact avec les hommes.

Je cherche des endroits où les gens me parlent, me bousculent, me heurtent.

Chercher à sentir des contacts. Avoir le sentiment d'arrêter enfin de frôler les gens, de passer à côté d'eux sans prendre le temps de les regarder, de les observer, de sentir leurs différences. S'arrêter au milieu d'un système et le laisser venir chercher à comprendre. Et aller à son devant.

En Inde, où j'ai séjourné pendant plus d'un an et demi, cela se passait souvent comme ça. Je m'asseyais quelque part. Au bout de quelques minutes, un enfant venait s'asseoir, puis deux, puis beaucoup. Les adultes s'approchaient ensuite. Tout le monde côte à côte, pour le plaisir de se sentir ensemble.

Nous nous observions pendant des heures. Quelquefois sans échanger la moindre parole. Seulement le regard qui observe, qui étudie, qui cherche à comprendre. Ce qui autorisait cette étude réciproque, c'était ce contact physique. Une main sur l'épaule, les genoux l'un sur l'autre, une main sur la cuisse. Comme avec son frère ou un vieux pote de longue date. Sans malaise ni inconfort.

A Bombay, je vivais dans le quartier musulman de Bombay Central, au milieu d'une très grande pauvreté. Rien à voir avec les quartiers riches de Nariman Point ou du Centre.

Les produits se vendent au bord de la route Dans cet endroit où l'étranger joue le contraste, les enfants me connaissaient. Au début, c'était une foule qui venait à ma rencontre, à la recherche de quelques Roupies. Ils s'agrippaient à mes mains, criaient, hurlaient. Les plus téméraires allaient directement fouiller dans mes poches. Au début, amusé mais un peu surpris par autant d'enfants, je rentrais rapidement chez moi. Puis petit à petit, ne leur donnant rien, mais partageant toujours, nous avons appris à nous connaître.

Un système s'est instauré entre nous, totalement en contraste avec ce qui nous entouraient. Je m'asseyais quelque part. Rapidement un garçon et sa soeur venaient jouer près de moi, m'incitant à partager leur délire. Le temps de m'allumer une clope, et c'était rapidement entre 20 et 30 personnes, de tous les âges qui m'entouraient. Pour le plaisir d'être ensemble, de s'observer dans nos différences.

Autour, la rue est jonchée de détritus qui puent au soleil. Les enfant sont très sales. Sur la route, défoncée, passe des bus qui crachent leur fumée noire, puante. On aurait pu penser que c'était le pire endroit sur terre. Ces gens m'ont montré le contraire car je ne voyais plus la crasse et la pauvreté. J'étais intégré dans une bulle où je me sentais bien.

Ce contact m'avait énormément manqué dans les pays du Nord, où la distance entre les gens est une marque de respect. Politesse et distance. L'ennui profond.

En Ukraine, le régime en place pendant des années a interdit l'étonnement et la curiosité. " Ne t'occupe pas des autres, c'est la parti qui s'en charge ". Les ukrainiens apprennent de nouveau à s'étonner, à chercher à comprendre. Ils découvrent la liberté de pensée. On ne risque plus rien à parler avec un occidental. Les ex-soviétiques sont très friands de contact, signe que les temps ont changé. On nous posent des questions, on nous propose un café.

Souvent, le contact s'amorce doucement, puis c'est un sourire, une question qui se heurte à " Ya ne gavaryu paruski ", je ne parle pas russe. Quelques mots d'anglais échangés, le basique. On se regarde, on s'observe. La différence des cultures pousse au sourire, a la déconnade. Je revis...

Au milieu du chaos

Nous rentrons en Ukraine. Kharkov, Dniepnopetrovsk, Kiev. Mêmes campagnes qu'en Russie. Mais des villes plus délabrées, comme sinistrées depuis de nombreuses années. On a l'impression d'un pays qui sort de la guerre. Un peu comme les cartes postales des villes bombardées en 45. Charmant ! Mais encore ces regards, ces sourires... Cette foule qui se presse le long des rues. Une présence qui nous rend moins étranger.

Ville ukrainienne

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