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La Tribu Darshory
Le jour du solstice de printemps, les nomades Quashqâi et leurs troupeaux franchissent les montagnes du Zagros


Par Philippe et Laurent


Kilomètres parcourus : 29 500
Nombre de jours de voyage : 195

Carte de l'itinéraire

Trop grand dans son pantalon de toile sombre et sa chemise bleue, Faradjopur, bâton à la main, rassemble son troupeau de chèvre. Il est 5h30, la vallée dort encore sous la brume et les premiers rayons du soleil rougissent la roche du versant opposé. Bientôt ses bêtes prennent en rang le sentier escarpé qui grimpe au dessus des tentes. Ses compagnons, nomades Darshory comme lui, s'affairent eux aussi autour de leurs brebis. On en compte 400 au total, qui toutes appartiennent aux 6 ou 7 familles de ce campement.

Des origines lointaines

Les Quashqâi constituent la minorité dominante dans la province du Fârs, au Sud du pays. Ces musulmans shi'ites forment une confédération qui regroupe cinq grandes tribus turcophones, dont les Darshory. Leur origine remonte aux nombreuses invasions et migrations qui eurent lieu entre le 10° et le 14° siècle.


Au 19° siècle et au début du 20°, ils était suffisamment puissants pour jouer un rôle important au niveau régional ou même national. Les autorités provinciales comptaient en effet souvent sur les chefs tribaux pour assurer l'ordre et la sécurité dans les zones rurales. Dans les années 60, le Chah entreprit de briser leur pouvoir en les désarmant et en nationalisant leurs pâturages. Depuis, beaucoup de Qashqâi se sont sédentarisés ou sont devenus semi-nomades. Alors qu'on en comptait 400 000 dans les années 50, il semblerait que leur nombre ait considérablement baissé depuis.

Traditionnellement, la transhumance a lieu deux fois par an. Le jour du solstice de printemps, les Darshorys quittent les pâturages d'hiver (Yehilakh) situés dans les piémonts du Zagros, près de Chiraz, pour monter plus au Nord, près d'Ispahan.

" L'hiver, à partir de Septembre, nous allons chercher la chaleur en redescendant des montagnes, près du Golfe Persique. Ici, le climat est doux et le bétail peut vivre de la maigre végétation qui pousse sur les coteaux arides des collines. Le solstice d'été, le 21 juin, marque le moment du départ. Nous quittons alors la fournaise de Chiraz pour la fraîcheur d'Ispahan... " explique Fataly Temoury, chef d'une petite communauté de 45 nomades. Ainsi, deux fois par an, ils parcourent près de 1000 km à pieds, pour chercher la végétation nécessaire à la survie de leur seule richesse : leur troupeau. L'élevage reste le fondement et le moteur migratoire de ces sociétés tribales. Autour de lui se sont développées croyances et culture, valeurs et littérature orale.


Un mode de vie séculaire

Coiffé d'un foulard vert émeraude, Faradjopur, tel un corsaire, conduit avec autorité son équipage. A son épaule, pend sa fidèle Kalashnikov, souvenir de la guerre Iran-Irak. Il n'a que 35 ans et pourtant, avec son visage brûlé par le soleil, ses yeux perpétuellement plissés, on lui en donnerait 60. " Ce troupeau, c'est toute ma vie " nous explique-t-il. " Il nous fournit la laine pour les tapis que tissent nos femmes, le lait pour le yaourt et les fromages, et la viande de nos kebaps. Des tapis, qui nécessitent 3 mois de travail, je peux en tirer jusqu'à 50 00 toumans (500 francs) au bazar de Kazeroun ".

Après une heure et demi de montée, une succession de sommets enneigés apparaît derrière le col. Assis sous un des uniques arbustes de cette montagne rocailleuse et desséchée, Faradjopur, sort sa bombarde et joue, répondant à l'écho des montagnes. Seuls l'interrompent les cris des autres bergers qui se parlent d'une vallée à l'autre.

En bas, dans le village, la vie bat son plein. Les femmes, levées depuis l'aube pour préparer les galettes de pain et le cay (thé) aèrent les tentes, balaient les immenses tapis, allaitent les enfants. Une gaieté et une énergie particulières semblent les animer.

C'est peut-être l'absence du hedjâb, ce grand voile noir qui recouvre habituellement les femmes iraniennes, qui surprend. Sur leur tête est accroché un carré d'étoffe au moyen d'un cordon autour duquel vient s'enrouler leurs cheveux crêpés. Des voiles transparents recouverts de paillettes les protègent du soleil. La fermeté avec laquelle elles commandent les opérations contraste avec la timidité et les sourires timorés des femmes que l'on rencontre en ville.

" Elles font tout le boulot ici ", nous commentera plus tard, Ali, ancien nomade sédentarisé. Les corvées ménagères terminées, elles ne s'octroient aucune pause et tissent 3 à 4 heures durant de riches tapis noués sur de petits métiers à tisser horizontaux, faciles à démonter. Au retour des hommes, il faudra traire les brebis, remplir les auges de fourrages, préparer le dîner, le çay et laver les gamelles...


Chez les Darshory, on ne parle pas le farsi (langue officielle en Iran) mais un dialecte dérivé du turc. " Ma mission principale est d'apprendre à lire et à écrire la langue de leur pays à ces enfants ", explique le professeur envoyé par le gouvernement dans la petite école du village. Elle aussi est bien nomade. Composée d'un chapiteau de toile blanche, ronde comme un cirque, un tableau noir ficelé à 2 bâtons trône en son centre. Elle déménagera également vers le nord après Now Ruz, le Nouvel An, qui a lieu à la date du solstice de printemps, le 21 mars.
Un autre état d'esprit
La classe terminée, les troupeaux nourris et rassemblés dans leur enclos, la veillée commence. L'odeur forte du yaourt frais envahit la tente. Chacun pioche dans le grand plateau central, posé à même le sol, des poignées de riz et de figues de barbarie qu'ils mélangent au lait caillé.

Après le repas, le grésillement des boules d'opium sur les pipes en terre et le ronflement des narguilés accompagnent les discussions à voix basses " L'opium me calme " souffle Faradjopur entre deux bouffées, " mais je n'en abuse pas. De toute manière, venant d'Afghanistan, il reste cher pour nous ". Les femmes, assises en tailleur, le long tuyau de la pipe à eau entre les dents, fument en préparant le repas du lendemain.

Tous, hommes et femmes respirent la tranquillité et la joie de vivre. " Pour nous, notre mode de vie reflète plus un état d'esprit qu'une simple nécessité économique. Nous avons besoin de nous sentir au milieu de grands espaces, en accord avec la nature qui nous donne les moyens de notre subsistance. Notre manière de vivre est en opposition complète avec la vie sédentaire des villes. Cette liberté de déplacement est essentielle pour nous", commente Faradjopur. Ces migrations permettent aussi d'éviter la surexploitation de ces zones fragiles. Elle garantie également une meilleure répartition des tribus et de leurs troupeaux dans un territoire limité.

" Dans les montagnes, il est difficile de changer d'itinéraire. L'entraide entre les tribus est donc indispensable pour faire passer les troupeaux à travers les obstacles naturels comme les cols ou les rivières " Ainsi, il n'est pas rare que les hommes forment des chaînes pour faire passer moutons et chèvres. Aujourd'hui, l'utilisation des camions facilite certains passages difficiles et raccourcit la période de transhumance à 1 mois et demi. La modernisation atteint aussi les campements d'estivage et d'hivernage qui voient de nouvelles maisons en pierre se construire, .apportant plus de confort à la communauté. Mais ces transformations n'ont rien changé au mode de vie de ces nomades et à leur mentalité. Elle est plus le reflet d'une minorité qui a su s'adapter aux changements de la société, qui les a assimilés pour mieux assurer sa survie. Faradjopur nous confie : " cette liberté a un coût, peut-être. Ici nous n'avons ni électricité, ni eau courante. Mais, ce prix, je suis prêt à le payer pour conserver ma liberté. Celle-ci est un peu comme l'eau si rare dans nos déserts. Son goût est quasiment indescriptible avec des mots, mais elle est essentielle à la vie ". Un autre visage de l'Iran moderne.

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