Ispahan,
entre splendeur perse
et révolution islamique
Combien de temps encore
le carcan intégriste étouffera-t-il la Perse ?
Par
Philippe et Laurent
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A mort Israël ! ", reprend en chur un
cortège de 500 femmes en tchador noir brandissant des
portraits de l'ayatollah Khomeyni. Aujourd'hui, dernier vendredi
du Ramadan, sont rassemblées sur la célèbre
place Royale d'Ispahan, joyau de l'architecture persane, plus
de 30 000 personnes qui manifestent en faveur de la Palestine,
et crient leur haine envers Israël. Ispahan, la ville
bleue, ancien épicentre de l'empire Perse, que l'on
a même baptisée à son apogée Nesfé
Jahan (moitié du monde), est à l'image de l'Iran
moderne et des paradoxes qui le tenaillent. D'un côté,
la Révolution Islamique et les nouveaux hommes forts
du pays : les Ayatollahs, qui tentent de gommer toute trace
de l'histoire iranienne. De l'autre côté la Perse,
véritable fondement de l'identité nationale,
à laquelle est associée son dernier représentant,
le Chah. Enfin, la modernité du commerce international,
qui commence à s'infiltrer dans le pays malgré
l'embargo américain.
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Ispahan,
la ville bleue
Les deux minarets qui dominent l'immense portail de la mosquée
de l'Imam percent l'azur. Les céramiques de sa coupole
bleue turquoise reflètent la lumière rasante
de la fin d'après-midi. Sentiment de toucher du doigt
un chef-d'uvre du monde musulman, d'être témoin
de l'extrême finesse de l'art perse, caché aux
regards des occidentaux ces deux dernières décennies
et rouvert depuis peu. Il faut rayonner autour de la place
royale, rebaptisée place de l'ayatollah Khomeyni, cette
esplanade de 500m sur 160 construite sous le règne
de Chah Abbas 1er (1587-1629), grand roi safavide, contemporain
d'Henri IV et de Louis XIII.
Ce souverain éclairé fit appel aux meilleurs
architectes, céramistes, artisans, sculpteurs venus
d'Europe, des Indes et de la Chine pour faire de la nouvelle
capitale de l'empire Perse un joyau.
A l'est, la mosquée de Cheikh Lotfollah où le
Chah aimait à méditer. En face, le palais d'Ali
Qapu et son immense balcon d'où le roi assistait aux
jeux de polos régulièrement organisés
sur cette place de la taille d'un hippodrome. De son flanc
nord s'étendent les couloirs du Timeheh-e Djahangiri,
le bazar.
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Tous
les objets vendus ici sont produits dans ses propres murs. Ateliers
de tissage, de peinture sur céramique, d'orfèvrerie,
de chaudronnerie se succèdent, des caves aux toits du
bazar, dans un concert de marteaux et de navettes des métiers
à tisser.
En descendant l'avenue Chahar Bagh, on rejoint le pont aux 33
arches qui mène au quartier arménien de Djolfa.
En aval du fleuve Zayand Rud, trône le pont Khadju, le
plus célèbre, où viennent flâner
les habitants d'Ispahan au coucher du soleil. En effet, plus
que pour franchir la rivière, il semble avoir été
construit pour la promenade.
Des
escaliers mènent à ses piliers et permettent
aux promeneurs de s'asseoir et rêver aux milieux des
eaux. A l'ombre d'une arche, un vieil homme à barbe
blanche, accroupi sur les pavés usés, dit la
bonne aventure aux passants. Perché sur les doigts
noueux du vieillard, un oiseau vert et jaune pioche du bec
un petit parchemin qui vous prédit l'avenir.
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Le
voile de l'islam
Depuis 1979, Ispahan la superbe, se cache derrière le
voile islamique. Des portraits de Khomeyni ou Khamenei, son
successeur, tapissent ses murs à chaque coin de rue ou
vous regardent sous verre derrière le visage souriant
des épiciers.
A la sortie de l'université, au milieu du bazar, derrière
le comptoir d'une banque, au volant d'un 4x4 rutilant, les silhouettes
noires des femmes glissent en silence. Anonymes. A l'arrière
des autobus, mêmes attroupements sombres dans le compartiment
qu'il leur est réservé. Et sur les portes des
lieux publics, au cas où on aurait oublié l'inoubliable,
un autocollant signale le port obligatoire du hedjâb -
le foulard islamique. Ispahan n'est plus ni princesse ni courtisane,
mais champion toute catégorie de la sharia, le code de
conduite coranique.
Jusque dans les familles, tout signe de féminité
est banni. " Lors des fêtes à la maison,
raconte Hassan, un jeune marchand de tapis, " après
le dîner, les hommes jouent aux cartes dans une pièce
à part tandis que les femmes abandonnent leurs voiles
et dansent dans le salon. Si un homme, qu'il soit cousin, père,
ou frère souhaite passer dans le salon, il doit prévenir
en criant Ya Allah afin que les femmes se couvrent ".
Le dernier vendredi du Ramadan, c'est la ville tout entière
qui résonne aux cris des " Allah Huekber "
lors de la manifestation du " Ruze Jahoni Gods ".
Créé par Khomeyni en 1980 au lendemain de la Révolution
Islamique, cette journée nationale en faveur de la cause
palestinienne contre Israël réunit chaque année
20 à 30 000 personnes sur la Place Royale, rebaptisée
place de l'Ayatollah Khomeyni.
De tous les quartiers de la ville, des groupes suivent des voitures
équipées de hauts parleurs qui crachent des slogans
anti-américains.
Les femmes en tchador forment une tâche noire derrière
les hommes qui portent des affiches et des portraits des leaders
de la Révolution Islamique. Certains manifestants ont
le visage caché derrière un Kéfier. Par
endroits, le défilé prend des airs de carnaval
! Au milieu de la foule, un roi déguisé en Oncle
Sam, le visage recouvert de cicatrices. Crucifié et porté
par la foule, ils sera brûlé au milieu de la place
et les manifestants organiseront une danse macabre autour de
son bûcher... Partout, on piétine ou on brûle
le drapeau israélien, devant les coupoles de faïence
bleue des mosquées de l'ancienne place Royale.
Pour l'occasion, la mosquée de l'Imam et le grand balcon
sont recouverts des portraits des leaders religieux peints sur
d'énormes pans de tissus. La ville bleue perd alors ses
couleurs entre les masses noires des tchadors et le blanc des
turbans. |
Premières
fissures dans le carcan islamique
Mais au fil des rencontres, du cordonnier au vendeur de tapis,
de l'hôtelier à l'ingénieur en construction
civile, en passant par le professeur d'université, les
failles de ce système si austère deviennent perceptibles.
La majorité de la population souffre et ne cache pas
son dégoût des dirigeants iraniens. " Tu
vois ce type là ", lance Hammir dans son restaurant
de Kebap en désignant Rafsanjani en plein discours à
la télévision, " c'est le pire des pourris
".
Ali,
un jeune ingénieur d'une famille bourgeoise ne mâche
pas ses mots non plus : " les enturbannés,
comme on appelle ici les ayatollahs, sont les premiers à
boire de l'alcool et à faire des orgies. Ce sont tous
des menteurs qui n'ont que soif d'une chose : le pouvoir !
" En plein Ramadan d'ailleurs, derrière les
portes, dans les patios, des scènes surprennent : on
prend le thé, on fume, on déjeune alors que
la loi impose le jeûne à tous. La religion et
ses règles devenues lois de l'Etat semblent de plus
en plus insupportables à la population par le fait
même qu'elles soient obligatoires.
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Des tchadors des jeunes filles, dépassent chaussures
à la mode et jeans délavés comme un défi
à la sharia. " Les jeunes sont complètement
frustrés en Iran ", s'insurge Ali, " car
toutes les distractions de leur âge sont interdites
: aucun bar, aucune discothèque.... Et durant les concerts,
on n'a même pas le droit d'applaudir ! La frustration
est telle que la consommation de drogue venue par contrebande
d'Afghanistan prend depuis 4 ou 5 ans des proportions inquiétantes
".
Hassan, issu pourtant d'une famille très traditionaliste
et pratiquante, critique lui aussi amèrement le régime
: " Les Ayatollahs n'ont rien compris au Coran. Ce
qu'ils nous imposent n'a rien à voir avec ce que nous
dit le prophète ". Le ras-le-bol généralisé
de la population, bien que bâillonné par l'interdiction
de tout parti d'opposition, a malgré tout pris corps
lors de l'élection en 1997 du président réformateur
Khatami. Elu en grande majorité par les femmes, ce
dernier a déjà légèrement adouci
le régime : ouverture du pays au tourisme, assouplissement
de certaines règles. " Depuis l'arrivée
de Khatami ", explique avec espoir Ali, "
filles et garçons peuvent faire du ski sur la même
piste. Il y a deux ans encore, un grillage la séparait
en deux ! "
La
récente mise en avant de l'histoire perse par les autorités
témoignent également d'un virement de bord.
Les islamistes, qui comptaient anéantir la civilisation
des Chahs, avaient dû, lors de la guerre Iran-Iraq,
avoir recours aux slogans nationalistes perses pour motiver
les troupes. Depuis, le gouvernement, qui a réalisé
que le tourisme est une forte ressource en devises, fait restaurer
les palais et les sites archéologiques.
Vingt
ans après la révolution des Ayatollahs, l'Iran,
malgré le carcan islamique encore très strict,
semble bouillonner. Combien de temps encore, le mécontentent
généralisé de la population, dopé
par les premiers accès vers l'extérieur à
travers le tourisme occidental et internet, restera-t-il muet
?
Ispahan, la princesse Perse retrouvera-t-elle bientôt
toutes ses couleurs et sa majesté ?
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©Xavier
Ponson, Laurent Granier et Philippe Lansac- Tous droits réservés
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