Mail du 30 juin 2000

Essalamou aleikoum !
Nous voici enfin au Royaume du Maroc, après un trajet mouvementé et éprouvant. Le dernier mail date de Nouakchott, capitale mauritanienne. Tout allait encore bien, nous étions au bord de l'océan, donc dans un climat assez frais. Nous y avons été hébergés par un jeune mauritanien ,dans une toute petite chambre qu'il partage volontiers avec ses amis. Puis la route nous a emmenés vers l'intérieur des terres.
Premier jour : vent arrière, température encore supportable, nous tenions une forme terrible. La prochaine ville est à 250 km, mais il y a des tentes assez souvent au bord de la route. En général, l'occupant nous offre tout de suite le thé, un thé fort, sucré, toujours en trois services. Leur dextérité est impressionnante, on sent qu'il y a des milliers d'années d'entraînement, et sans que le mode de préparation varie d'un iota. Et toujours nous pouvons repartir avec nos bidons pleins d'eau : donner de l'eau est une obligation dans le désert, l'égoïste ne survivrait pas longtemps. Ces pauses rompent un peu la monotonie du trajet, qui s'est assez vite installée : sable et broussailles à perte de vue, sous un soleil écrasant, qui fait tout voir à travers un voile blanchâtre. Nous croisons souvent un homme venant on ne sait d'ou, allant on ne sait ou, parfois accompagné de quelques dromadaires ou quelques chèvres. Les gestes de salutations sont d'autant plus amicaux qu'on ne croise pas tant de monde que ça dans le désert. Le soir venu, nous nous arrêtons près d'une tente, plantons la notre, qui parait minuscule et terne à côté des bigarrures des tentes locales, et buvons le thé. Invariablement.
Le lendemain, mauvaise surprise : le vent a tourné. Et nous nous rendons vite compte que la température a bien augmenté. A 10 heures, on a atteint les 50 degrés. On pourrait croire que le vent, que nous maudissons car il nous ralentit à 12 km/h, nous apporterait un peu de fraîcheur. Pas du tout ! Il est brûlant, sec, et brûle les yeux, qu'il devient impossible d'ouvrir plus de trois secondes d'affilée. L'air respiré brûle les poumons. L'eau reste fraîche en mouillant les chaussettes dans lesquelles nous avons glissé les bidons. Mais malgré tout, nous ne pouvons plus faire 10 km sans faire une pause.
Au bout de 50 km, un mirage : un 4x4 s'arrête, et les occupants, des jeunes Espagnols, en sortent des cocas frais et des bouteilles d'eau. Le paradis terrestre n'est pas si compliqué ! Cette pause inattendue nous relance pour au moins 30 km. Pour le déjeuner, pas de tente en vue : nous montons notre double-toit, plus pour s'abriter du vent que du soleil. Il nous faut beaucoup de courage pour repartir deux heures plus tard. Cette chaleur intenable continue bien après le coucher du soleil. Deux heures après, il fait toujours plus de 40 degrés.
Le lendemain, 30 km avec un vent qui a redoublé nous conduisent à Akjoujt, ancienne ville minière, presque entièrement vidée depuis la fermeture des mines. Ces 30 km sont a classer parmi les 10 étapes les plus pénibles de tout ce voyage. Tout le reste de la journée, nous le passons dans la maison d'un professeur de physique, incapables de faire le moindre mouvement. Même la lecture est pénible a cause des yeux gonflés, rougis par le vent brûlant. En fait, la vie n'est possible que la nuit. Le lendemain, au bout de 6 km, un 4x4 s'arrête à nouveau : c'est un couple de Hollandais, dont la fille travaille à l'ONU, qui se rendent à Atar pour un congrès sur la désertification. Nous nous sentons terriblement concernés ! Il ne faut pas longtemps pour que les vélos se retrouvent sur le toit, les bagages dans le coffre, et nous dans l'air conditionné. C'est peut-être de la triche, mais o combien agréable... 180 km qui ne suffisent pas pour nous lasser de cette belle invention : la fraîcheur. Au passage, nous allons visiter une oasis : miracle de la vie qui surgit en plein désert, au milieu des dunes de sable et des rocher nus, uniquement grâce a l'eau. Rendez grâce à Dieu qui a mis cet élément à notre disposition ! On se rend rarement compte de son importance quand il suffit de tourner un robinet pour l'obtenir en quantité illimitée.
Le goudron s'arrête à Atar, la piste sableuse et caillouteuse nous parait difficilement franchissable à vélo par 50 degrés. 120 km en voiture nous conduisent à Choum, où nous devons prendre le train pour Nouadhibou. Là, nous retrouvons Christophe et Christophe, deux jeunes Angevins qui font aussi un tour du monde à vélo. C'est notre huitième rencontre depuis aout 99 ! Mais celle-ci, en plein désert, est particulièrement amusante. Le train que nous prenons ce soir-là vaut le coup d'oeil. On l'appelle le train des trois L : le plus lent, le plus long et le plus lourd du monde. Cote lenteur, cela reste à vérifier. Mais ses 200 à 250 wagons, ses presque 3 km de long, sont vraiment surprenants. Et comme chaque wagon transporte 80 tonnes de minerais... il faut jusqu'à 4 locomotives pour les tirer ! Nous montons vélos et sacoches sur un tas de minerais. Et la nuit sera horrible : essayez de dormir sur un tas des grosse caillasse pointue, avec des chocs dans le wagons toutes les 5 minutes. En plus, partis à 45 degrés, nous nous réveillons à Nouadhibou a 15 degrés. Et nous loupons l'arrêt voyageurs, et nous retrouvons dans l'enceinte de l'usine. Petit moment de stress : le train s'arrêtera-t-il a nouveau avant le concassage du contenu des wagons ?
Tout va bien. Nous voici à Nouadhibou. Un conseil : ne venez jamais y passer vos vacances ! En dehors d'être une des zones les plus poissonneuses du monde, ce qui lui vaut sa survivance, la particularité de cette ville est d'être isolée de tout. Le goudron s'arrête à la sortie de la ville, et les champs de mines commencent. Aucune route ne parvient à Noudhibou. Mieux vaut ne pas s'aventurer au dehors sans guide. Notre problème des prochains jours : rejoindre la frontière marocaine, à 60 km de la. Premier point sur lequel nous sommes particulièrement chanceux : le passage de la Mauritanie vers le Maroc est autorisé depuis quatre mois. Dans l'autre sens, on peut le faire depuis longtemps, en convoi militaire deux fois par semaine. Mais vers le nord, rien n'est organisé, si ce n'est la mafia des guides qui essayent de vous extorquer des prix exorbitants pour parcourir ces quelques kilomètres.
Apres avoir essayé les bateaux de pêche, les avions qui transportent sardines et poulpes à Agadir ou aux Canaries, nous finissons par trouver une voiture pas chère pour la frontière. Bloqués au bout de 10 km par le premier poste de police, qui renvoie la voiture. Un pick-up conduit par un européen nous guide sur 5 km, et nous le suivons à vélo. Second poste, second blocage : impossible de continuer à vélo, il faut attendre une voiture. Ce sera, trois heures plus tard, le pick-up des douanes qui nous prendra. 15 personnes, 4 vélos, 20 sacoches et une piste complètement défoncée... Une partie de plaisir. Nous croisons le convoi descendant au bout de 25 km : les douanes nous déposent là, en plein désert. Pour la frontière, vous n'avez plu qu'à suivre les traces, sans vous en écarter, à cause des mines...
10 km plus loin, une cahute, complètement incongrue, entre deux dunes. Nous sommes les premiers de la journée à passer dans ce sens, tous les autres véhicules prennent une autre piste pour la contourner. 8 km et nous sommes au poste frontière marocain, devant un petit fortin. Hourra ! Nous y sommes ! Après 4 jours de recherche à Nouadhibou et une journée entière horrible, ou chaque kilomètre rajoutait des incertitudes quant à notre capacité d'atteindre la frontière, nous l'avons fait. Mais on ne peut pas entrer ce soir, le capitaine n'est pas là. Qu'à cela ne tienne, nous campons dans le no man's land. Le lendemain, le capitaine, qui nous dit que nous sommes les premiers à passer cette frontière dans ce sens à vélo, nous interdit de passer : il faut attendre une voiture qui puisse nous prendre. Nouvelle nuit entre deux mines. Deux camions attendent aussi pour passer, et nous partageons le repas de leurs occupants. Nous pouvons enfin entrer, pour aller camper au fort plus important, à 7 km. Nous y passerons 5 jours, en attente de cette hypothétique voiture avec de la place : on ne pourrait pas rajouter un gramme sur ces land rovers qui passent la nuit au fort avant de remonter, et qui nous font bien envie. Le premier soir, le convoi descendant campe avec nous. La plupart sont des Européens qui ont acheté une Mercedes d'occasion en Allemagne, et vont la revendre en Mauritanie et au Sénégal. Opération juteuse, parait-il, tellement il est difficile d'importer des voitures dans ces pays.
Les Christophes, plus pressés que nous, prennent les deux places qui se présentent au bout de trois jours. Quant a nous, nous avons le temps de sympathiser avec le capitaine qui dirige le fortin. Il nous invite même à dîner, d'un excellent tagine, qui nous manque de la semoule et des sardines, dont nous tombons d'ailleurs à cours. Les militaires nous apportent parfois du pain et des sardines, et nous pouvons en général partager le repas des Mauritaniens qui passent ici. Comme ils savent qu'ils doivent passer une nuit ici, ils emportent toujours un mouton, qu'ils égorgent à peine arrivés. 27 juin, la libération : une voiture nous prend jusqu'à Dakhla. Ces 30 km de zone militaire sont franchis en 10 heures... Et Christophe est ravi de ne pas passer le jour de son anniversaire, le 2 juillet, dans ce fortin à la Désert des Tartares. Vu le temps perdu, vue la monotonie de la route jusqu'à Agadir, et surtout vu le vent de face terrible que nous sommes certains d'avoir sur ces 1200 km, nous prenons un bus pour franchir cette hamada monotone.
Et nous voici plongés à nouveau dans la civilisation, à Agadir, au milieu des touristes et de toute la faune de rabatteurs qu'elle engendre. Nous étions contents de sortir du désert, mais une pointe de nostalgie ne peut manquer de nous troubler quand on voit l'agitation et le matérialisme de la vie civilisée... Les prochaines étapes devraient être Marrakech (en passant le col du Tiz'n Test), Ouarzazate (col du Tiz'n Tichka), puis la vallée du Dadès, la vallée du ZIZ, Fès, Meknès... Inch Allah, naturellement. Dernier pays exotique de notre périple. Mais il ne sent pas la fin pour autant, les tours de pédale ne vont pas être plus faciles pour autant, les rencontres pas moins intéressantes. La France est encore loin !
A bientôt tout de même. Savourez l'eau fraîche qui
sort du robinet.
Christophe Bonnat et Antoine de Fontenay
|