Mail de Delhi, le 16 décembre 1999

Delhi
Bonjour à tous,
Vite, profitons de ce que les ordinateurs fonctionnent encore, en ces derniers jours de l'année 1999... Bientôt, plus de mail, plus de récits (palpitants ?) De jeunes cyclistes ne pourront apparaître sur l'écran de votre ordinateur, désespérément noir depuis le 1er janvier 2000... Profitez de ce dernier envoi !
Nous le faisons de Delhi, capitale de la plus grande démocratie du monde, d'un pays qui nécessiterait des années a découvrir, surtout a vélo ! Mais la taille ne nous fait pas peur, nous engrangeons les kilomètres quel que soit le pays. Ce qui fait que nous en sommes a plus de 8000 km : nous avons décrété que le tiers du Tour était franchi.
Cet exploit dont vous mesurez tous la grandeur a été réalise grâce a un rythme infernal au Pakistan, malgré tous les efforts des camions (certes bien décorés), qui ne voient que deux endroits possibles ou peut finir un vélo : dans le fossé, ou sous leurs roues .Comme nous n'avons pas tout à fait la même opinion sur le sujet, nous avons résiste vaillamment. Apres Lahore, nous avons en effet fait quelques séances de rééducation des chauffeurs pakistanais.
Première leçon : dépasser proprement un vélo. Pour cela, nous nous mettions au milieu de notre voie, et y restions malgré les klaxons (aussi puissants que variés) des chauffeurs, mécontents de ne pas pouvoir, comme d'habitude, nous doubler à toute vitesse en passant à quelques centimètres de nos pauvres carcasses. Mais ils étaient au contraire obliges d'attendre qu'il n'y ait vraiment personne en face, pour nous dépasser doucement, en prenant toute la place nécessaire. Ce n'est pas très sympa pour eux, mais ça fait un bien fou a nos nerfs, avec lesquels ils jouent un peu trop.
Apres Lahore, donc, nous avions deux semaines pour rejoindre Delhi, a 500 km, soit deux fois plus de temps qu'il n'en faut. Nous avons donc été faire du tourisme dans le Nord... en vélo, pour vous rassurer
Islamabad, la capitale, est tout sauf pakistanaise. En y pénétrant, on a l'impression d'être passés dans une porte temporelle ou spatiale, ou ce que vous voulez. Les rues de cette ville nouvelle, seul exemple que nous connaissions de ville nouvelle devenue capitale, sont larges, propres, calmes, sans charrette a cheval, âne ou dromadaire, sans dizaines de camions entremêlés à chaque carrefour, dans un nuage de poussière a ne pas distinguer sa roue avant. Grandes résidences huppées, ministères, ambassades : un monde a part. La généreuse Lakson Tobacco Company, encore une fois, nous permet de profiter de ce luxe, et de loger dans une guesthouse professionnelle...
Nous commençons à avoir un peu honte qu'on puisse voir ce périple comme un baroud. Mais nous savons encore nous débrouiller tout seuls : il nous arrive encore de sortir les balles de jonglage et l'harmonica, un peu avant le coucher du soleil, et d'attirer les foules. Comme a Dina, où un acteur de cinéma nous a finalement invites pour une petite pâtisserie "entre artistes".
Après Islamabad, nous visitons une autre capitale. Aprés la ville nouvelle, la ville ancienne, très ancienne : Taxila, qui a traversé tant de civilisations.
Fondée par les Indo-européens qui ont envahi le sous-continent indien vers 15000 av JC, elle a éclipsé la civilisation de l'Indus. Elle est ensuite passée aux mains de l'immense empire perse, pour être, quelques siècles plus tard, avalée par Alexandre le Grand. Enfin, la civilisation de Gandhara a pris le relais, avec un mélange étonnant des cultures indienne et grecque, plus le privilège d'être le principal centre de rayonnement du bouddhisme, ne deux siècles plus tôt. Et chaque civilisation a créé son propre quartier, sans recouvrir la ville précédente : toutes les époques peuvent être observées cote à cote. Les autres vestiges de la région sont principalement des forts construits par les Moghols aux XVeme-XVIeme siècles, massifs, toujours impressionnants.
Apres une pause dans une guesthouse de la Lakson a Mardan, nous voici a Peshawar, ville a quelques dizaines de kilomètres de l'Afghanistan. Vous passez la passe de Khyber, et vous voici a Kaboul ! Et cela se voit dans l'atmosphère de cette ville-frontière, pleine de réfugiés afghans, venus par vagues après l'invasion soviétique, puis après la montée des Talibans. Les habitants portent des chapeaux différents, des châles afghans, ont un type physique à part. Nous versons une petite larme en passant au début de la fameuse Karakoram Highway, qui traverse l'Himalaya vers la Chine, et qui est un des rêves des cyclorandonneurs. Mais nous reviendrons rien que pour elle !
Pour revenir à Lahore, nous goûtons encore une fois les joies du bus de nuit, pour ne pas rater notre rendez-vous a Delhi, et pour ne pas refaire la même route à l'envers. Le passage de frontière se fait sans problème pour nous.
Ce qui n'est pas le cas de ces deux familles françaises que nous rencontrons à la frontière, et qui voyagent en camping-car pour un an, avec quatre enfants pour une famille, sept pour l'autre ! Il leur est arrive d'être restés bloqués une semaine a la frontière, et d'être obligés de revenir à la capitale pour faire tamponner un papier quelconque. Vive le vélo !
Et pour notre premier jour en Inde, nous continuons notre tour des villes surprenantes : Amritsar est la ville Sikh la plus importante, et le temple d'or est le principal bâtiment de cette religion, fondée au XVème siècle pour rassembler les religions hindoue et musulmane. Le temple est effectivement entièrement recouvert d'or.
Il a été détruit en 1984 par l'armée venue déloge des révoltes Sikhs, et l'or pour la restauration du temple a été offert par la communauté sikh de Birmingham. D'autre part, les Sikhs tiennent à accueillir tous les pèlerins, et tous les voyageurs en général, dans le temple même, dîner compris.
Pas mal, pour une première nuit en Inde ! La seconde n'est pas mal non plus, car nous l'avons passée dans un temple hindou, un peu moins doré, mais tout aussi bruyant des cinq heures du matin. Tenons compte que nous avons déjà dormi dans des églises, et dans un caravansérail dans une mosquée : "le tour du monde des religions" sera le sous-titre de notre voyage.
La religion n'est cependant pas la seule différence avec le Pakistan.
Enumérons-en quelques unes : plus de turbans, plus de femmes (enfin !) moins voilées, moins de décoration sur les véhicules, moins de charrettes à dromadaire, moins de danger sur les routes (du moins sur cette route principale, pour la suite, nous verrons), toujours autant d'épices et de klaxons, plus de sourires de la part des enfants, qui vont beaucoup plus massivement à l'école...
Bref, en cinquante ans, les deux pays se sont bien différencies. En revanche, toujours la même obstination des deux cotes au sujet du Cachemire. Il y a quelques jours, les Indiens étaient les traîtres, bornes, terroristes, qui ne veulent pas admettre que le Cachemire revient de droit au Pakistan. Maintenant, les termes sont les mêmes, en inversant les rôles. Surtout ne pas se tromper au milieu d'une conversation ! Et pour l'accueil, les pays se valent, à un très haut niveau.
Un soir ou nous cherchions, pour une fois, a planter la tente, nous avons fini dans un village, chez un des habitants, qui s'est mis en quatre pour nous recevoir comme des VIP. Un dicton hindou dit en effet qu'un invité est comme un dieu. Certes, ils en ont déjà 330 millions, alors un de plus ou de moins... Mais l'accueil qu'ils nous réservent nous fait vraiment sentir uniques ! Tant que ça ne nous monte pas a la tête... De plus, nous avons eu toute la soirée pour jouer avec les nombreux enfants du village, visiblement ravis qu'il y a ait un peu d'animation. Tous étaient craquants, avec des rires non retenus, agglutines autour de nous. Quelle vitalité, et quelle joie !
La veille de notre arrivée a Delhi, une mobylette nous aborde, pendant que nous pédalons. Cela arrive souvent, suivi des questions traditionnelles : what is your name (rouler les 'r', s'il vous plait), what is your country, what are you doing (ben, je pédale...). Sauf que là, ils nous invitent pour la nuit, dans leur village a 20 km d'ici. 35 km plus loin, nous arrivons dans une grande maison au milieu d'un village : ce sont des proprietaires terriens, plutôt a l'aise, et trois familles vivent ensemble.
Comme au Pakistan, nous étonnons toujours les Indiens quand nous leur disons qu'en général, un enfant quitte la maison de ses parents quand il se marie, voire avant. Ici, ce serait le signe d'une dispute irréparable, d'une coupure totale de relations entre parents et enfant.
Heureusement, ils font venir un cousin qui parle parfaitement anglais, et nous passons une soirée très agréable : ils nous conduisent au mariage d'une fille du village. C'est en fait le onzième et dernier jour des festivités qui accompagnent le mariage, mais nous ne verrons pas les mariés. Pendant que nous nous régalons au buffet, excellente occasion de goûter de nombreux plats indiens même pas trop épicés, la cérémonie religieuse a lieu a la maison de la mariée. Et c'est d'ailleurs aujourd'hui que les mariés se voient pour la première fois... Hallucinant ! Mais notre hôte, qui est civilisé, nous dit que son père lui fera voir une photo de sa fiancée avant son mariage, pour avoir son accord.
C'est donc avec regret que nous avons atteint Delhi le 14 décembre, car nous nous sentions si bien dans la campagne indienne. Mais Delhi, bien que très polluée (le second rang après Mexico, parait-il), très agitée, bondée, est tout de même fascinante, dans son mélange de modernisme et de traditions, de richesse et de pauvreté, de culture indienne et de restes de culture britannique. Nous posons les vélos a Delhi pour deux semaines, histoire de prendre quelques vacances, et de passer Noël et le nouvel an, en cette année symbolique, autre part que sur une selle de vélo... Vous en saurez plus dans le prochain mail. Sachez juste que pour cette occasion, nous avons la visite de Véronique, amie d'Antoine et un des deux membres de notre équipe logistique de choc, et de Pauline, avec qui nous étions déjà venus en Inde du sud il y a trois ans pour un chantier de développement. C'est donc avec ces deux privilégiées que nous sauterons à pieds joints dans l'an 2000, 4h30 avant tous ceux qui habitent en France. Na ! Nous profitons aussi de ce mail pour vous souhaiter un très joyeux Noël, et pour vous envoyer tous nos vœux pour l'an 2000.
Que cette année vous apporte l'occasion de découvrir le monde, d'une façon ou d'une autre, et ses habitants : on en est rarement déçu ! Rendez-vous au prochain millénaire !
Christophe Bonnat et Antoine de Fontenay
Découvrez le début de leur tour du monde sur http://membres.lycos.fr/mondevelo/
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