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Mail du 02 décembre 1999



Lahore

Bonjour à tous, bonjour à toutes !

  Nos dernières nouvelles remontent à Shiraz, au coeur de l'Iran. Nous y coulions des jours heureux dans les jardins délicieux qui ont vu les poètes les plus renommés de Perse.
Depuis, nous avons fait tant de chemin ! Et pas seulement à vélo... Nos visas étant sur le point d'expirer, et la region étant peu sûre, nous avons de bonnes raisons pour prendre le bus sans trop de remords.
Tout d'abord un trajet jusque Kashan, de nuit. Lorsque nous débarquons, nous avons la surprise de trouver dans la gare routiere 6 vélos harnaches comme les nôtres : des Espagnols et des Hollandais font ici étape pour aller comme nous au Pakistan. C'est la bonne période de l'année et la seule route possible pour aller vers l'est: ce n'est donc pas si étonnant d'en rencontrer tant. Nous les abandonnons pour faire un tour en ville, mais nous retrouverons bientot les Hollandais plus loin. Parmi ces cyclistes, certains comptent faire tout le trajet jusqu'au Pakistan à vélo. Peut-être sommes nous des faibles, sans esprit d'aventure...

 Cette idée nous ronge un peu et nous pousse à prévoir une étape de vélo de 100km en une journée entre Bam et la frontière, en plein désert, juste pour avoir un apercu. Nous nous rendons compte alors que la région est vraiment trop aride pour y trouver du plaisir à pédaler pendant une semaine. Un jour, ca suffit !
A Bam, nous avons pris le temps de visiter la citadelle abandonnée du 15ème siècle, ville entièrement vide et en grande partie détruite que nous avons parcouru sans contraintes, de maison en maison, de rempart en rempart et de tour en tour. Un formidable terrain pour un grand jeu scout ou un formidable lieu d'entrainement au combat de rue, suivant les gouts...

  Depuis notre entrée dans le Balouchistan, nous sentons un peu le danger qui rode, surtout au travers de la présence de militaires qui mènent un combat sans pitié contre les traficants de drogue.
A Zahedan ou nous sommes arrivés à minuit en bus, nous nous faisons interpeller par un policier : un couvre-feu est instauré, nous n'avons pas le droit de circuler à cette heure tardive ... Il reste sympa et nous aide à trouver un hotel rapidement : nous n'avons pas le loisir de chercher à cette heure une bonne ame pour nous accueillir ! A la frontière irano-pakistanaise, nous retrouvons Léo et Martens, les Hollandais. Ils vont dans la même direction que nous, et nous allons donc rester 4 jours ensemble, à pédaler de conserve : leur rythme est sensiblement supérieur au notre et c'est parfois dur de tenir (surtout pour Antoine) mais c'est sympa de varier ainsi le voyage et d'avoir des compagnons de route. On prend un peu de leurs habitudes - coca à chaque pause, hotel le soir - et ils nous en prennent quelques unes - filtrage de l'eau, discussions amicales avec les gens. C'est ça le partage !
Lorsque nous débarquons enfin du bus Frontière-Quetta, nous sommes heureux de retrouver nos vélos, un peu secoués par tous ces kilomètres sur le toit et pas fachés de retrouver leurs propriétaires plus attentionnés que les conducteurs de bus qui se sont acharnés à les tordre le plus possible, surtout les endroits fragiles comme le porte-bagage.

 Nous vous livrons en vrac nos premières impressions du Pakistan : nous sommes émerveillés par les bus et les camions multicolores, surchargés de décorations diverses, peintures, autocollants, grelots, guirlandes, catadioptres. Les vélos abondent dans les rues, sur les routes, avec des énormes selles qui paraissent plus confortables que les notres mais un seul pignon : même avec nos kilos, nous n'avons pas de mal à les dépasser.
Tous les Pakistanais portent le même costume composé d'un pantalon un peu bouffant et d'une longue chemise dont les pans descendent jusqu'aux genoux. Antoine adopte de suite la mode locale, mais Christophe ne trouve pas son bonheur : il restera à l'occidentale !
Le Pakistan n'a pas de lois islamiques comme l'Iran, mais la religion musulmane et les coutumes nous imposent encore de porter le pantalon. Les femmes sont en chador, parfois intégral (on ne voit alors même pas les yeux) parfois plus léger (découvrant tout le visage et même les cheveux). Ce n'est pas aussi figé et strict qu'en Iran.
Une autre nouveauté: le cricket. Partout, dans les terrains vagues, dans les champs ou dans la rue, les enfants jouent au cricket, ce drole de jeu avec ses trois piquets et ses règles incomprehensibles. Un vestige de l'époque coloniale qui est bien ancré dans leurs mentalités : les pakistanais ont l'une des trois premières équipes du monde.
Sur la route également, nous vivons pas mal de changements. D'abord, on roule à gauche. A ne pas oublier, même lorsque le véhicule en face roule à droite : comme c'est un bus et qu'il double tout le temps, il trouve plus simple de rouler à droite et ne nous évite qu'au dernier moment. Les klaxons sont assourdissants, surtout en ville. Nous revons de grosses trompes pour nous venger, mais nous n'avons même pas de sonnettes. La qualité du goudron est plutôt variable. Nous sommes surpris les premiers jours par la bonne route.

 Mais arrivés à Jacobabad, dans la vallée de l'Indus célèbre pour sa civilisation du 3ème millénaire avant JC, nous commencons à rouler sur un parterre de cratères, de trous béants, et de crevasses qui nous freinent, nous secouent et usent nos vélos. Pendant 4 jours nous roulons ainsi, en forcant pour tenir une moyenne respectable. A chaque pause, nous sommes entourés d'une nuée d'enfants et d'adultes. Nous avions été prévenus. C'est pour tous les occidentaux pareils, mais peut-être plus encore pour des cyclistes. Il suffit de rester clame et d'accepter d'être spectacle. Plus besoin de sortir les balles de jonglage et l'harmonica : boire un coca ou manger un biscuit suffit pour être la mire de dizaines d'yeux. Les questions sont incessantes, souvent les mêmes et quand à notre tour nous posons des questions, nous nous apercevons qu'ils ne comprennent pas suffisamment l'anglais pour avoir compris nos réponses ...
Mais l'accueil des pakistanais reste admirable. Nous dormons une nuit dans une ferme ou on nous ouvre grand la porte dès que nous commencons à toquer. Nous passons une autre nuit dans une grande maison, le fils nous ayant apercu dans la rue et nous ayant spontanement invités. Et ici, à Lahore, nous sommes invités par la Lakson Tobacco Company dans un hotel de luxe avec tout le confort rève et des repas surabondants. Nous sommes comblés ! A ce propos, nous pouvons vous faire un descriptif precis de tous les déjeuners pris dans des gargottes le long de la route : 6 chapattis (galettes), 2 assiettes de dal (lentilles) et 2 cocas. Cela reste immuable, nous ne trouvons jamais autre chose ! Mais comme c'est bon, nous ne nous plaignons pas.
Quetta, Sibi, Jacobabad, Lashmor, Sadiqabad, Bahawalpur, Multan, Sahiwal, Lahore ... Les villes passent et nous avancons bien.
Plus de 100 km par jour en moyenne, avec des pointes à 145. Il faut dire qu'on a trouve ces derniers jours une technique qui consiste à se placer juste derriere les gros camions qui roulent lentement pour en prendre l'aspiration et filer ainsi sans effort et en toute sécurite à 37 km/h. Ce n'est pas souvent faisable, il faut que la route soit bonne et ensuite arriver se placer au bon moment dans l'aspiration, souvent après des courses-poursuites exténuantes, mais quand on y est, c'est un délice ! Je m'arrête là, de toutes facons, je ne sais pas qui va lire ce roman-fleuve jusqu'au bout ...
Prochaines étapes: Islamabad, Taxila, Peshawar (on remonte encore le Pakistan pour passer le temps avant le début de nos vacances de Noël à New Delhi) puis bus jusqu'à Lahore et hop ! On passera en Inde. Et la, on aura le plaisir de lire tous vos mails!

Antoine et Christophe

 
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