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Chroniques des Petits Petits en Europe Orientale
Sommaire des chroniques des Petits Petits.


Illustrations/Photographie : François Saint Remy • Chronique : Patrick Marega

Petits Petits en Turquie
31 mars / 4 avril





Mer Noire

Gjon me disait encore hier en se souvenant des quartiers misérables de Batumi… « chez vous, les Sept grands, tout cela on ne l’a pas »… « oui Gjon, on peut en discuter jour et nuit »… l’inégalité des ressources reste énorme, l’injustice est une drôle de créature qui prend naissance grâce à nos intérêts. Et moi, quand je voyage j’adore chercher les responsabilités des grands pour les tristesses que j’admire et me découvrir complice dès le début, au moment du petit déjeuner. Et si on en parle on est souvent considéré comme un récalcitrant… au mieux un hypocrite. Donc, un hypocrite dans un Caucase qui se présente sur la scène internationale avec ses propres identités qui prennent de plus en plus forme : Géorgie, Arménie, Azerbaïdjan et, plus difficile, Ossétie, Abkhazie, Daghestan, Ingoushie, Tchétchènie. Un bouillon de cultures, de religions, de richesses, d’états et de tentatives d’en créer de nouveaux.
Avec toutes ces prémisses didactico-coupables j’étais arrivé à Tbilissi. Et après notre aventure, en quittant Erevan, Tbilissi, Batumi je n’étais ni triste, ni heureux. Mais je me sentais quand même bien d’avoir vu. Et j’ai déjà écrit sur cela dans les pages précédentes. Toujours j’aime regarder. Elles n’ont pas été des étapes qui m’ont fait rire, mais plutôt sourire. Pas danser mais suivre les notes de duduk et de guitare avec la tête et les bras. Pas crier, mais appeler à haute voix les noms de ces gens que j’ai rencontré pour les inviter tous à ma fête. La fête d’un mariage, un anniversaire, et pourquoi pas, un nouveau départ. Après tout ma vie des dix dernières années a été un hôtel où j’ai failli m’oublier et faire du pessimisme une approche. Une réflexion avec laquelle je fais les comptes souvent trop tard.

Georges, un comédien de Tbilissi aux yeux bleus et tristes, le gynécologue de la pièce géorgienne Comédie Française, m’a dit : « pourquoi tu n’écris pas plus à propos des caractéristiques que tu remarques entre les différentes nationalités… même les choses qui te semblent un peu banales, mais qui font comprendre les priorités, les réactions, les rythmes, les émotions qui différencient les gens dans le bus… ».
Et moi, Thomas, j’y ai pensé, à ce far-east qu’on parcourt… et je me suis demandé… « moi, qu’est-ce que je vois ? »… oui, je sais très bien ce que je vois… des jeunes cultivés avec des sensibilités et des attitudes différentes mais que j’arrive difficilement à enfermer dans des baskets au format national… non… je n’y arrive pas… je vois les gens changer chaque jour…mais ça dépend de ce qu’ils ont mangé, bu ou pensé la soirée précédente… de l’éducation reçue à la maison, s’ils pratiquent la religion, s’ils écoutent de la musique,… donc si on reste au niveau des relations humaines, je ne vois pas vraiment de différences entre Arméniens, Yougoslaves et Français, peut-être serait-il intéressant d’enquêter sur leur convictions...
Thomas, un échec ! Pour le Caucase, je ne crois pas avoir trouvé de clé de lecture. Je n’attends pas de réponses, je n’ai pas d'expectatives… la porte du bus s’ouvre et « qu’est-ce qu’on fait aujourd’hui ? » .
A Tbilissi, Erevan, et même aujourd’hui aux portes de la Turquie le mystère devient envie et, dans une soirée de cognac ou raki… enfin mes amis caucasiens. Edik, Natja, Hamlet, Ekaterina, Georgi, Suhko, Anna, Zara, Gotcha… ce soir on boit ! Tous invités à ma fête.
« Nous n’irons pas à Baku »…
Oui, je le sais et je sais aussi que le drame tchétchène survole le projet avec des histoires tristes qui arrivent de temps en temps. Notre ami de Grozny s’est fait arrété, tabassé, expulsé de Moscou . L’Azerbaïdjan, avec un auteur dramatique comme vice-premier ministre, a dit non au projet. Mais Tbilissi, Batumi et Erevan nous ont laissé beaucoup d’espoir pour ce que quelques jours de présence et d’échange et coopération artistique sur le terrain peuvent signifier. En marche pour la Turquie donc, à 180 degrés, vers une nouvelle étape de notre projet, le lien entre deux mondes : le Caucase, l’Union Européenne. Géographiquement aussi un pont pour les Balkans, une nouvelle expérience à suivre au cours du prochain mois.
‘Le milieu du monde’, s’appelle la pièce turque… En route pour Izmit, les Arméniens et les Géorgiens commenceront à s’éloigner de leur maison.. les ‘béatifiés’ de Schengen à s’en rapprocher. Le projet c’est un peu ça aussi. Et dans tout ce mouvement de personnes les succès humains ne se comptent plus. Les Albanais ont porté leur message dans le Caucase. Les Arméniens le porteront en Turquie. On pourrait juger mes enthousiasmes comme limités, mais je ne peux pas éviter de m’arrêter sur ces exceptions dans les relations internationales actuelles qui pourraient bien devenir la règle dans un système d’égalité, fraternité et liberté réelles.
De Batumi on est arrivés à la frontière. On a attendu. Pas trop mais on a attendu. Je ne suis plus capable de dire combien d’heures perdues aux frontières devront être considérées « tolérables»…on attend toujours trop, il me semble. Quelque fois un peu moins… mais on est des dizaines de personnes avec un bus guérilla qui avec les affiches du Conseil de l’Europe et de la Francophonie semble encore plus ambiguë, tout le monde sans cravate, et… arrêtez… quelqu’un là-haut fait trop de bruit avec la djerbuka de bord ! Peut-être on mérite d’attendre un petit peu… après tout les douanes ont du charme à revendre.»


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