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Mi diario habanero / Chronique havanaise
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Mardi
19 décembre
Le
temps s'est à nouveau soudainement dégradé pendant la journée. Radio
Taino a annoncé des concerts pour la soirée mais j'ai comme un mauvais
pressentiment. Le chauffeur de taxi qui me dépose vers 22h au coin de
Av.1a et calle 42 dans Miramar, face au Balneario Estudiantil, n'en
pense pas moins. L'endroit est en plein air, en plein vent pourrait-on
dire, et directement en bord de mer. Le gardien met cinq bonnes minutes
à arriver : " Señor, le concert de Paulo FG est annulé pour cause
de mauvais temps. Pour Los Van Van demain, repassez à la même heure.
Lo siento. ". Merci, c'est pratique ... à 6 dollars du taxi à chaque
fois ! Cap donc sur un endroit avec des murs et un toit ; le Café
Cantante fera l'affaire. Hélas, il semblerait que le mardi soir
ne soit pas non plus le bon soir para gozar. A minuit trente, il y a
25 personnes dans la salle, dont les dix nanas des musicos. C'est Tamayo
y su Grupo qui vont avoir la lourde tâche de faire croire qu'il
se passe quelquechose à La Havane ce soir. Le groupe est correct et
assure juste ce qu'il faut compte tenu des circonstances. Un sympathique
quinquagénaire japonais apparemment célibataire ce soir, en cravate,
gilet et panama blanc, se fait initier aux joies du tembleque (mouvement
chorégraphique frénétique des hanches et des fesses) par une negra
bíen prieta qui le dépasse d'au moins 25 centimètres. Vive le Yen
! Moi je reste zen et rentre à nouveau à pied. Il faut vraiment que
j'achète un blouson si ca continue comme ca.
Mercredi
20 décembre
C'est
vraiment formidable les tropiques en hiver ! Aujourd'hui, c'est re-belote
pour le temps, avec une fine pluie en prime ; les Cubains ont donc sorti
pull-overs, chaussettes et parapluies. Heureusement, celle-ci s'arrête
en fin d'après-midi, juste pour le début du concert de Barbarito
Torrés dans le cadre de la peña del son du mercredi à l'UNEAC.
Cette
Union des Ecrivains et Artistes cubains est installée dans une somptueuse
ex-demeure privée du Vedado, confisquée puis remise au service du peuple
laborieux et méritant. Au fait, saviez-vous que l'immeuble délabré juste
en face était la résidence de la famille Chibas, à laquelle appartenait
Eduardo Chibas, cet homme politique trop intègre qui, dans les années
50, se suicida en direct à la radio ? L'Union organise plusieurs peñas
mensuelles sous les frondaisons de son bar en terrasse, le Hurón
Azul il y a la peña del bolero du samedi soir où l'on danse langoureusement.
Il y a la peña del Ambia, très axée sur l'afro-cubain. Et puis la peña
del son qui, comme son nom l'indique, se concentre sur les musiques
traditionnelles.
Barbarito
Torrés est le meilleur joueur de luth de tout Cuba. Il joue fréquemment
avec le Buena Vista Social Club mais vient de monter son propre groupe
avec des ex musiciens de Jóvenes Clásicos del Son. Bien sur,
l'ambiance se réchauffe à grandes lampées de rhum Valoy et de canettes
de Tropicola. Le barbarito a véritablement un doigté magique. Classiques
du son et de la guaracha s'enchaînent impeccablement. Il termine par
une merveilleuse version de Me voy pal' monte et en hommage final a
Remberto Egües et Tata Güines, présents dans la salle, un colossal el
gato de tula. Je rentre à vélo mais les vélos cubano-chinois n'ont qu'un
pignon. Dur, dur.
Jeudi
21 décembre
Tôt
le matin, je prends le bac vers Regla, de l'autre coté de la
baie du port, pour aller voir la Virgen Negra, patronne de La Havane
et incarnation de Yemayá. Que serait la musique afro-cubaine sans les
orishas de la santeria ? Sur le retour je passe par Montilla où Leonardo
Padura Fuentes me félicite pour Ritmo Cubano. Il adore les deux
pochettes qui encadrent sa préface au livre (Los Guaracheros de Oriente
et Cienfuegos en la música) et trouve qu'elles collent parfaitement
à son texte. Dont acte. Il faut dire que j'avais beaucoup réfléchi au
problème.
Je
n'aime généralement pas les discothèques traditionnelles, à La Havane
pas plus qu'ailleurs, mais ce soir Paulo FG joue à La Macumba.
Il parait que le patron en est un Français qui possède déjà l'une des
plus grosses discothèques du nord de la France. Période spéciale ou
pas, les affaires continuent (et progressent) ! La Macumba est
en fait un beau lieu : somptueuse entrée, multiples bâches blanches,
élégantes et croisées qui protègent des intempéries, vaste piste de
danse, restaurant, plusieurs bars, piscine et superbe sonorisation.
L'investissement doit être colossal. L'endroit a néanmoins un gros défaut
: il est totalement excentré, presque à l'entrée de l'autoroute vers
Pinar del Río. Avis aux éventuels amateurs : comptez 20 dollars
aller/retour en taxi (et la nuit il n'y a pas de taxis collectifs) et
n'oubliez pas les 20 autres dollars de droit d'entrée (par personne
!). Vous êtes prévenus.
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Paulo Fernández Gallo
« El sofocador de la salsa »
Directeur et Chanteur de l'orchestre La Elite
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Moyennant
cela, la soirée s'annonce assez chaude, le show étant filmé par la télévision
cubaine pour la soirée à l'antenne du 31 décembre 2000. J'ai toujours
beaucoup aimé Paulito, sa façon de bouger, son jeu de scène hors-pair,
sa personnalité attachante ainsi que l'excellence des arrangements de
Juan Cerruto. Mais la rumeur est implacable. Il baisse, parait-il.
Je l'avais déjà un peu constaté en juillet, un soir au Turquino
de l'hôtel Habana Libre ; public maigrelet, nouveau groupe pas assez
en place, nouveau répertoire beaucoup plus inconsistant. Incroyable
! lui qui, seulement quelques mois auparavant, déchaînait encore les
cours et les hanches de toutes les Cubaines de 15 à 25 ans ! Mais Paulito
a maintenant 37 ans. Et le nouveau jeune premier qui monte, c'est
Carlos Manuel y su Clan. Son tube, Yo soy malo, est sur toutes les
radios et sur toutes les lèvres. Et Chris Blackwell vient de le signer
pour le monde ! Cuba va t'elle enfanter d'un nouveau Ricky Martin ou
d'un nouveau Chayanne ? Vous le saurez en écoutant prochainement FG
ou NRJ !
En
attendant, la Elite de Paulo attaque beaucoup trop fort. Le son
est une vraie bouillie. Ay Dios mío ! Et cela va durer presque deux
heures. Les anciens titres de l'album Con la conciencia tranquila frappent
toujours aussi dur et Paulo dégage formidablement bien sur sa version
a capella de Ana Elena. Mais des titres du nouvel album Una vez más...por
amor, seuls surnagent le très brésilo-funky Dejariá todo et l'excellent
Son de un amigo. Il a lui-même produit ce nouveau disque mais je crois
qu'il a beaucoup perdu avec la mort de Jerry Masucci, l'année dernière.
Les Cubains sortent fort tard et les friqués encore plus. La boite fait
donc le plein vers 2h du matin lorsque démarre la soirée discothèque.
Le DJ assure 100% latino (mais pas salsa, nuance) et le son est effectivement
d'enfer. Mais Dieu qu'on est loin du Malecón, de Centro Havana ou de
Regla ! Les habitants de ces quartiers peuvent-ils seulement imaginer
La Macumba, ses tarifs, sa clientèle et ses privilèges ? Je rentre en
taxi et cela me coûte fort cher vu qu'on est à la limite du racket organisé.
Je dois très nettement monter le ton pour payer 9 dollars en lieu et
place des 15 demandés. Quel ministre cubain a donc dit : " A Cuba, personne
ne vole 10 millions de dollars par jour. Mais 10 millions de Cubains
volent un dollar par jour ! ".
Vendredi
22 décembre
Pas
de changement sur le front des intempéries, le ciel reste uniformément
et désespérément gris. Je prépare tranquillement mon sac et lui colle
carrément deux cadenas (les douaniers ou les bagagistes cubains visitent
fréquemment les sacs non fermés et ont une fâcheuse tendance à en substraire
chemises et parfums !). Sergio David Calzado" El charanguero mayor "
Directeur de La Charanga.
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Sergio David Calzado
« El charanguero mayor »
Directeur de La Charanga
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Je sais que ce soir je vais rater David Calzado et sa Charanga
Habanera. Il parait que le charanguero mayor a désormais un nouveau
groupe qui tourne à la perfection. Ce que j'en avais vu en février m'avait
terriblement excité : un son énorme, funky et jungle à la fois, avec
une basse ronflante à souhait et un trio de jeunes rappeurs super-énergétique.
Ils vont jouer dans un lieu magique, le salon Arcos de Cristal du fameux
cabaret Tropicana. Les fantômes de Bebo Valdés, Nat King Cole
et Senén Suárez rodent-ils encore autour de la grande scène en plein
air ? Au fait, saviez-vous qu'il fallut attendre 1959 pour enfin pouvoir
admirer une danseuse-vedette noire sur la scène mythique de ce haut
lieu de la farándula (fête et vie nocturne des années 50) havanaise
? Ce fut décidément une année riche en événements décisifs et lourds
de conséquences ! Je n'irai pas non plus demain me mettre la cabeza
mala avec Los Van Van au Salón Rosado de La Tropical, cette
immense salle en plein air dans Playa, surtout fréquentée par les teenagers
et où la fête tourne trop souvent à la baston. Et puis zut, je vais
aussi rater Irakere (le premier groupe de Paquito D'Rivera lorsqu'il
était encore à Cuba) à la Casa de la Música, dans Miramar, demain soir.
Je sais, je sais... (à marmonner avec l'intonation de J. Gabin).
Et
dimanche, aurai-je réveillonné avec Manolín, le Medico de la
Salsa, au Salón de Los Embajadores de l'hôtel Habana Libre (pour 50
dollars), au Copa Room de l'hôtel Riviera avec Paulo FG (pour 85 dollars)
ou tout simplement assis sur le muret du Malecón à écouter le
saxophoniste qui répète tous les soirs face à la paillote de la station
d'essence Cupet, cheveux au vent, yeux fixés sur la mer et instrument
pointé vers l'horizon... ?
Le chauffeur de taxi qui m'emmène à l'aéroport est un fou furieux. Il
m'attaque tout de go : " Sans compteur, c'est 10 $ pour moi ; avec compteur
c'est 15$ pour eux. Qu'est-ce que tu préfères ? ". Bon, OK, roulez jeunesse.
Quelques minutes avant l'aéroport il m'annonce : " Tous les CDs sur
la banquette arrière sont à vendre, 5 dollars, faits à la maison, qualité
impec ". Je lui en prend deux de musique portoricaine et lui demande
quelle est sa meilleure vente. Réponse : " Compay Segundo mec, mais
j'arrive plus à fabriquer ; y'a trop de demande ! ". Les touristes qui
débarquent du vol AOM qui vient d'arriver avec 3h 1/2 de retard (comme
d'habitude) sont tous en chemises légères avec chapeaux de paille et
lunettes de soleil. Je rigole. J'ai mis deux jours à trouver un blouson
et ai acheté le dernier de la boutique de la rue Obispo.
Joyeux
Noël et bonne année !
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© Olivier Cossard 2001, tous droits réservés.
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