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Mi diario habanero / Chronique havanaise
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Dimanche
17 décembre
C'est
aujourd'hui le jour de San Lazaro et le soleil a la bonne idée
d'être encore là. La ville est naturellement déserte, comme chaque dimanche.
En été, les Cubains désertent la moiteur urbaine et vont à la plage
; en hiver, ils louent des vidéocassettes piratées, s'affalent chez
eux et soignent leur gueule de bois de la veille pendant que leurs femmes
assurent dignement lavage et repassage !
Je me téléporte au Callejón de Hammel, une minuscule ruelle de
Centro Havana transformée en haut-lieu afro, où la peña bimensuelle
promet d'être chaude et animée. C'est non seulement le jour d'un des
orishas les plus révérés mais je sais aussi que Tata Güines,
le maître ès-percussions, y sera présent. Bien que de plus en plus fréquenté
par les minibus de touristes, le Callejon continue de garder son authenticité
populaire et ce sont bien des rumberas du quartier qui se démènent
sous le timide soleil de l'après-midi. Tata Güines, souriant mais calme,
presque figé, ne fait qu'une courte démonstration amicale. Il est néanmoins
longuement applaudi. Rhum après rhum, l'après-midi s'écoule au rythme
implacable des rumbas et des guaguancós inlassablement scandés, répétés,
étirés, frappés et réitérés... Le temps se couvre. Sur le Malecón,
la poussière vole dans tous les sens et les vagues menacent. Mais sur
la Calzada, l'avenue où il est formellement interdit de stationner (car
c'est la voie-express d'accès à la capitale de " El Señor "), la Casa
de la Cultura del Vedado est, elle, bien abritée. La foule déambule
bon enfant sur la chaussée et se presse aux deux entrées de la Maison
de la Culture : Cubains, 5 pesos, à droite, vers les gradins en bois
; Touristes, 5 dollars, à gauche, vers l'enclos réservé au centre et
les chaises en plastique ! C'est la dernière soirée du festival Jazz
Plaza et la grande cour en plein air est comble. Sont attendus ce soir
; Timbalaya, de New-york ; Diakara, de Cuba ; et N.G.
La Banda, de la Republica de Guanabacoa !
Timbalaya,
essentiellement constitué de portoricains new-yorkais, assure un latin
jazz de bon aloi mais sans grand relief, malgré une excellente prestation
de son percussionniste. Diakara a déclaré forfait et oh surprise ! c'est
Bamboleo qui apparaît alors sur scène. Le très électrique groupe
du pianiste Lazaro Valdés joue fort, trop fort. Ils alternent, sans
conviction, morceaux de timba et classiques de jazz, festival officiel
oblige. Nous avons hélas droit à la pire version de El manicero
que je n'ai jamais entendu, agrémenté d'un long solo de Lazaro Valdés
carrément hors-tempo et hors-tonalité ! Le groupe termine son set avec
ses trois titres les plus connus dont le populaire No me parezco a nadie.
Mais franchement, où est donc passé le Bamboleo du 1er album ? Le groupe
ne s'est jamais véritablement remis du départ de son excellente première
chanteuse, Hayla Mompié, et l'inspiration ne se renouvelle toujours
pas. Dommage car la formule initiale était prometteuse.
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Jose Luis Cortés
« El Tosco »
Flûtiste et directeur de
NG La Banda
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Jose Luis Cortés" El Tosco " Flûtiste et directeur de NG La Banda Il
est maintenant 1h du matin et les gradins commencent à chalouper dangereusement,
le DJ ayant choisi de chauffer la salle avec du Earth, Wind & Fire "
live " de la plus belle époque, à fond la caisse sur la sono : Boogie
wonderland à La Havane, c'est trop bon ! Les musiciens de N.G. La Banda
se sont installés dans la pénombre et lorsque les projecteurs enflamment
de nouveau la scène le groupe attaque d'emblée une époustouflante version
du España de Chick Corea. Légèrement dans l'ombre, dos tourné au public,
flûte à la main, José Luis Cortés, notre homme à La Havane, dirige
l'orchestre de son autre main virevoltante. Comment ne pas penser à
ce concert de mars 1973 au Palais des Sports de Paris, avec dans la
même pose, dos au public, un Miles Davis impérial et dominateur ? Comment
qualifier cette tornade sonore cubaine qui décoiffe tout le monde douze
minutes durant ? Et comment décrire l'hallucinant solo de flûte du maestro
? Quatre fois pendant le morceau la salle s'est levée comme un seul
homme pour acclamer les héros. Quand l'ouragan s'arrête, c'est une ovation
spontanée de cinq minutes qui cueille des musiciens hors d'haleine.
Stop. Indescriptible. Le reste du " concert " est du N.G. La Banda pur
sucre. Avec un 'Tosco' en pleine forme, roublard, baratineur et toujours
aussi drôle et finement persifleur. La prestation est ce qu'elle était
prévue d'être : la pause Timba au milieu de l'océan jazz, les
retrouvailles avec la danse après cinq jours de virtuosité et de cérébralité,
la prouesse oui mais au service du sensuel plaisir des corps. Les deux
chanteurs, Tony Calá et Coco Freeman, sont parfaits, comme toujours.
Quant à la chanteuse, Jenny Valdés, elle est désormais impressionnante
; sorte de India bis, mais plus naturelle, moins pathologique
et surtout plus puissante dans la durée. Le concert s'achève par un
Cucalambé et un Santa palabra d'anthologie. Ce sont 1000 personnes qui
se limpia la mano et qui se la echale patra ensemble ; Aaaaaa...zucar
! Mi hermano, c'est mieux qu'au Club Med quand même ! Il est 4h
du matin. Je bois un réparateur rhum-Tropicola à la petite terrasse
du Centro Vasco. Une rutilante voiture de sport américaine, dernier
modèle, se gare pile sous le porche. La superbe mulata clara qui ouvre
la portière droite a peut-être tout juste 18 ans. Le grand noir costaud
qui s'extirpe coté gauche est en jogging rose et porte grosses lunettes
noires, grosses chaînes en or et grosses baskets Nike dernier modèle
aussi. C'est Roberto Hernández, le chanteur de Los Van Van. Ah Cuba
! terre de contrastes...
Lundi
18 décembre
Ciel
gris, nuages noirs, vent frisquet, le baromètre est vraiment à la baisse.
Il parait que Los Van Van jouaient également hier soir, au Copa Room
de l'hôtel Riviera. L'entrée était à 25 $. Comment aller encore au Copa
Room (aujourd'hui réaménagé en cabaret traditionnel avec dîner-spectacle
type Tropicana ou Parisien) lorsqu'on a connu le Palacio de la Salsa
dans la même salle ? Le Palacio et ses horaires délirants, ses jineteras
déchaînées, ses impromptus musicaux (Paulito sautant sur scène vers
3h du matin pour y rejoindre un Juan Formell exceptionnellement débridé;
Le Tosco déclenchant une conga de carnaval improvisée dans toute la
salle ; Manolín, el Médico de la Salsa et ses groupies dansant La Bola
debout sur les tables ; la liste des bons moments est longue... ). Dans
l'après-midi, Leonardo Acosta me dédicace son nouveau livre,
Descarga cubana Vol I : El jazz en Cuba 1900-1950. Il m'explique qu'il
a dû le scinder en deux afin de pouvoir être publié rapidement. Car
à Cuba il y a des quotas d'édition et d'impression ; or les auteurs
de gros pavés officiels ou en bonne grâce dans les instances culturelles
bénéficient de priorités ou de facilités accrues. Descarga cubana Vol
2 paraîtra donc seulement l'année prochaine. Peut-être. Au bar de l'UNEAC,
Cachaïto, le toujours placide contrebassiste du Buena Vista Social
Club, parait s'enquiquiner ferme. Il me reconnaît et m'invite pour un
cafecito. Il a perdu son exemplaire de Fiesta Havana et m'en
redemande un autre ! Je lui présente Ritmo Cubano et le visionnage de
certaines pochettes figurant dans le livre lui fait pousser de brefs
soupirs de surprise un peu nostalgique. Il est un peu déçu car son album
solo chez World Circuit est encore repoussé. Là-bas aussi, chez nous,
certains artistes ont plus priorité que d'autres! Le lundi soir est
définitivement la soirée où ne pas sortir à La Havane. A la télévision,
les fameuses mesas redondas, les tables rondes inaugurées avec l'affaire
Elian, continuent de squatter l'écran des heures durant, sur
les sujets les plus divers et les plus inintéressants possible. Le sempiternel
journal télévisé langue de bois enchaîne, puis enfin " la mire "
apparaît (c'est l'un des " affectueux " surnoms que lui ont donnés les
Cubains) : Pour un temps jamais précisé, pouvant varier entre 30 minutes
et 3 heures non-stop, le camarade Fidel va alternativement marmonner
dans sa barbe, sermonner, charmer, menacer, paternaliser, se faire doucereux,
pédagogue, puis re-marmonner etc... Stop. Bâillements.
Le Jazz Café face à l'hôtel Cohiba est noir de Cubains (sans
jeu de mots). Il faut dire que l'entrée y est libre et le prix des consommations
relativement modique. La pianiste qui martyrise le clavier est une rousse
incendiaire d'origine canadienne. Nos amis cubains ont l'air de beaucoup
apprécier le boogie-woogie capitaliste. Tout est bon pour changer
d'air ! Dehors, le Malecón est fermé à la circulation. Les vagues jaillissent
dans la nuit, sautent la digue et inondent le terre-plein central. Je
rentre à pied, seul. Mes cheveux ont un goût de sel. Au coin de ma rue,
le flic qui veille toute la nuit me demande si j'ai besoin de " quelquechose
en particulier ". Je lui dis ; " bien aimable, non-merci ". Il me répond
; " una chica ? ". Je lui réitère ; " non, tout va bien, merci ". Et
il enchaîne aussi sec ; " et un mec... non ? "
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Juan Formell
Directeur de Los Van Van
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