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Chroniques parisiennes 8




Conte de noël

Alphonsine nourrit régulièrement son poisson rouge, et quelques doutes sur le père Noël. Elle sait que le personnage existe, mais cette profusion de pères Noël la rend perplexe. Il ne se passe pas un jour sans qu'elle ne rencontre un au moins trois ou quatre pères Noël différents. La télévision en montre des bataillons, les rues en sont pleines. Des pères Noël distribuent des prospectus - des prospecti, comme dit son Papa -, vendent des peignoirs et des gaufriers. Ou encore ramassent des détritus - des détriti, comme dit son Papa. On trouve même des manifestations de Pères Noël cyclistes et des Pères Noël musiciens de rue, qui demandent de l'argent. Sa Maman ou son Papa leur laissent quelques pièces, avec le même sourire crispé que lorsque c'est un SDF (Alphonsine a une idée plus précise du SDF que du père Noël mais là n'est pas la question). Or, le père Noël, c'est quelqu'un d'important, il mérite des égards, ce n'est pas n'importe qui ! Alphonsine a très envie de croire au père Noël, mais elle n'aime pas qu'on la prenne pour une idiote. Quant à son petit frère Gustave, à chaque fois il s'extasie. Apparemment, cela ne le dérange pas de rencontrer le Père Noël cinq fois par jour, avec une allure et une voix différente. C'est bien la définition du petit frère : rien ne le dérange, mais il dérange beaucoup. Gustave est un garçon qui, quand il ne s'extasie pas, dérange, et inversement.

Alors, un jour, elle demande à ses parents : " Pourquoi y a-t-il tant de pères Noël ? "
- Tous les pères Noël que tu vois sont de la famille du vrai père Noël, répond Maman. Et Papa ajoute, en riant : " C'est une famille nombreuse. La seule à faire des enfants, malgré la volonté du gouvernement d'étrangler la famille... " " Oh, je t'en prie ", dit Maman, à l'adresse de Papa.

Donc, ce ne sont pas de vrais pères Noël, en conclut Alphonsine. C'est bien ce que je pensais. Et elle se dit : " Moi, ce que je veux, pour Noël, c'est rencontrer le vrai Père Noël ".

Viennent les samedis de décembre. La famille d'Alphonsine va voir les animations des grands magasins. Gustave s'extasie mais ne dit rien. Alphonsine admire le ballet des marionnettes et les nounours déguisés en cosmaunotes. Il n'y a que le vrai Père Noël pour inventer ça, pense-t-elle.

Dans le magasin, c'est la cohue. Il fait encore plus chaud que près du marchand de marrons. Près de l'entrée, la foule est - si c'est possible - encore plus compacte. Des gens, armés de micros et de caméras, s'agglutinent autour de quelque chose, qu'Alphonsine ne voit pas. Elle profite d'un moment d'inattention de ses parents, qui s'empuantissent chez Thierry Mugler, pour prendre son frère par la main et se faufiler dans le semis compact des jambes d'adultes.

Et là, sur qui tombent-ils ? Un Monsieur. Il n'est pas très grand, mais comme Alphonsine et Gustave sont tous près de lui, ils le trouvent immense. On lui illumine le visage mais il n'a pas l'air du tout impressionné. Il dit : " Il ne faut pas oublier, dans cette période de consommation intensive, que la très grande majorité des salaires de la distribution sont des bas salaires, très proches du SMIC ". Alphonsine fronce les sourcils mais sourit en entendant " SMIC " (que mentalement elle orthographie SMIK), parce que c'est un nom qui sonne joli : comme une grenouille qui décolle d'une flaque, ou un bisou de girafe. Gustave s'extasie, comme à son habitude. Le Monsieur a une petite barbe grise et des lunettes ; il paraît très savant. Il sourit en plissant les yeux : ce Monsieur-là, il doit deviner toutes vos envies de cadeaux avant même que vous ne les ayez prononcées. Pas de doute, se dit Alphonsine, c'est lui le vrai Père Noël ! Elle aimerait lui parler, mais n'ose pas. Lorsqu'elle entend : " Alphonsine et Gustave sont attendus par leurs parents à l'accueil ". Elle sort de la mêlée et pince très légèrement Gustave qui se met à hurler. Comme ça, ils sont vite repérés. Alphonsine se fait gronder par ses parents, si blancs qu'on les croirait poudrés. Papa a couru partout et il ne sent plus Thierry Mugler mais la transpiration. A choisir, Alphonsine préfère.

Le soir, en prévision du samedi suivant, ses parents lui demandent : " Alors, qu'est-ce que tu vas lui demander, au Père Noël ? "
- Je veux juste le rencontrer, et je lui demanderai moi-même mon cadeau. C'est un tout petit cadeau.
- Mais, tu sais, le vrai Père Noël, on ne le rencontre pas comme ça, dit Papa. On peut passer toute une vie sans le rencontrer.
- Moi je l'ai vu aujourd'hui.
- Où ?
- Aux galeries d'la paillette.
- Ah ! Non, c'était encore un faux, un cousin. C'est vrai qu'il était bien déguisé.
- Pas du tout ! s'exclame Alphonsine, satisfaite de prendre à tort son père. Il était pas du tout déguisé !
- Pas du tout du tout, dit rêveusement Gustave.
Les parents les regardent attendris.
Plus tard, pour le dessert, les parents allument la télévision. Le présentateur dit : nous avons Robert Hue en direct de Maubeuge... " Son père dit : " Et c'est parti pour le même refrain ". Sitôt que Robert apparaît, Alphonsine le reconnaît. Alors, ravie, elle court vers la télévision en criant : " C'est lui ! C'est le vrai père Noël ". Gustave hésite entre s'extasier sur le vrai père Noël ou continuer à s'extasier goulûment sur son dessert. Comme il n'arrive pas à trancher, il hurle.
Le calme revenu, et Robert Hue sorti de l'écran, Alphonsine revient à table. Sa mère rompt le lourd silence : " c'est lui que tu veux rencontrer ? "
Alphonsine hoche la tête d'un air déterminé.
- Il ne manquait plus que ça, soupire doucement maman.
- De quoi te plains-tu, lui dit papa, ça aurait pu tomber sur Mégret.
- Tu n'as décidément aucun sens psychologique, lui répond Maman.

... La suite et la fin à la prochaine chronique ! Et joyeux Noël !
Etienne Duvivier

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