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Chroniques
parisiennes 7

Lavothématic
"
Bistrotiers, cafetiers, ...licencieux, si vous souhaitez faire fortune
à Paris, ouvrez un café thématique : un restaurant
littéraire, un café philo, une brasserie musicale.
Le bar généraliste, le café-du-coin n'a plus
d'avenir ", leur dit-on.
On
va de moins en moins simplement boire un verre. Ce serait une
perte de temps : il faut ajouter à la boisson l'art, la culture
ou un quelconque dépaysement. Il faut pouvoir sortir
du café plus intelligent, plus cultivé, il faut en
retirer quelque chose. Aller boire un coup pour faire connaissance
est devenu un truc de poivrots. De temps en temps, on jette
un regard, curieux, soupçonneux, envieux, dédaigneux,
selon le cas, vers ces lieux où des communautés se
rendent et se parlent : bars gays du Marais ou du onzième,
gargotes maghrébines de Barbès ou de Couronnes.
Tandis que dans un café ordinaire, qu'y a-t-il de commun
entre le client d'à côté et moi ? Nous sommes
tous les deux des êtres humains. Beurk ! Mais stop. Pour
ne pas froisser les superstitieux, ma chronique parisienne 7 ne
sera ni aigrie, ni cinglante.
Je
n'ai rien contre ces nouveaux cafés. Mais, à choisir,
c'est d'autres fonds de commerce que je " thématiserais
" : j'ouvrirais par exemple un bureau-de-tabac-poétique.
Le grand ouest de Marlboro, le Sahara de Camel, la gitane déhanchée,
la-belle-inconnue-fumant-une-Dunhill : voilà qui est terriblement
évocateur. Pendant quelques instants, l'haleine chargée
de nicotine cèderait la place au souffle poétique.
Il faut laisser se réveiller le poète qui sommeille
en chaque buraliste. N'a-t-il pas un faciès rimbaldien ?
Certes,
le buraliste ne vend pas que du tabac. En distribuant des timbres,
il est un homme de lettres. Et pour notre malheur, il s'acoquine
avec la Française des Jeux. Si la fumée et la correspondance
peuvent se prêter à la prose ou aux vers, essayez donc
de rendre poétique un Banco, un Tacotac, un Millionnaire
ou un Tapis Vert. Même Francis Ponge et Georges Pérec
renonceraient. La fibre poétique ne démange ni les
acheteurs ni les vendeurs de ces jeux à gratter.
Inaugurons
plutôt un DAB-existentiel. " Tapez votre code à
l'abri de votre propre regard indiscret "... " Voulez-vous
un reçu ? Ou un reçu attestant que vous n'avez rien
reçu ? " " Veuillez patienter quelques instants,
nous consultons le néant ".
Non,
j'ai trouvé : il faut ouvrir un lavomatic philosophique.
Car l'un des risques avec le café philo, c'est qu'il devienne
un endroit branché, superficiel, où il est bon de
s'afficher, de parader verbalement ou verbeusement. Alors que
la lingerie automatique est un lieu plutôt dépourvu
de snobisme... Qui plus est, le ronronnement des laves-linges
apporte la sérénité et la douce satisfaction
que le travail se fait : pour la réflexion, il est préférable
au silence solennel des églises, au silence accablant des
dîners ratés, au silence angoissant des villes-dortoirs,
à tous ces silences absolus qui attendent de vous. Le
silence relatif des lavomatic n'attend rien de vous : il vit sa
propre vie. En plus, l'on dispose de temps, mais dans une quantité
contingentée : voilà qui se prête parfaitement
à l'exercice intellectuel, au devoir surveillé...
par ces cyclopes cubiques et courtauds que sont les laves-linges.
Imaginez
un peu : le distributeur qui, contre dix francs, vous délivre
des jetons ou de la lessive, vous remettrait également une
devise, à méditer le temps d'une machine. Evidemment,
les sujets les plus costauds ne tomberaient qu'en cas de programme
" prélavage ". Tout de même, on ne refait
pas la Phénoménologie de l'esprit de Hegel le temps
d'un vulgaire couleurs-40°degrés !
Dans
ces nouvelles laveries, les lavothématics, on pourrait
philosopher dans son coin, ou au contraire lancer un grand débat,
laver en famille son linge métaphysique, théologique.
Le lavomatic étant un des lieux les plus multi-confessionnels
qui soient, autant en profiter. Avertissement, cependant : le
monothéisme, linge blanc, doit être bouilli avant lavage.
Mais si vous mettez Averroès et Confucius dans la même
machine, vous les distinguez bien, à travers le hublot, tournoyer
et se faire la course. Lorsque vous ouvrez la machine, vous ne savez
qui a gagné, mais aucun n'a perdu de sa couleur. Faisons
du lavomatic une corrida pacifique des idées.
Demain,
vous allez tous mettre au rebut votre lave-linge personnel (personal
washer). Dans son emplacement laissé vide, vous installerez
une bibliothèque philosophique. Vous ferez visiter à
vos invités votre appartement : " voici la salle de
bains ", annoncerez-vous. Au lieu des traditionnels "
Entièrement carrelée, c'est parfait " ou "
Très joli, ce rideau de douche ", on vous répondra
: " moi aussi, j'aime beaucoup Spinoza ", "
Deleuze et Kant, quel drôle de mélange ! " ou
encore : " Vous ne trouvez pas qu'Auguste Comte craint l'humidité
? "
Et
de temps en temps, vous vous direz : " Tiens, j'ai envie d'aller
un peu philosopher. Je n'aurais pas du linge sale par hasard ? ".
LA SEMAINE PROCHAINE : pour les fêtes, un conte de Noël,
réservé aux internautes qui en auront fait d'ici là
la demande...
Etienne
Duvivier
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