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Chroniques
parisiennes 6

Le peintre ou la voiture ?
Vous
m'excuserez : la présente chronique n'est parisienne qu'en
ce qu'elle parle de deux fléaux très présents
à Paris : d'abord, l'automobile. Oui, c'est une obsession.
Ensuite, la publicité.
Avez-vous
remarqué qu'un des derniers modèles de chez Citroën
s'appelle Picasso ? Ca ne vous gêne pas ? Même pas
un petit peu, aux entournures ? La foudre de la marque a frappé.
Cette fois sur le maître du cubisme. Qui n'en peut mais.
Elle
frappe sans prévenir, la garce. Les futurs parents qui
lisent avec avidité ces guides surréalistes de "
cotation des prénoms " apprendront qu'après 1995
(?), le prénom Mégane a connu un véritable
krach. " Ma fille est une auto, c'est la faute à
Renault ", ont du (dé) chanter les parents. Vous me
direz : " c'est bien fait pour eux. Dans mégane, il
y a méga, ce superlatif chicos. Il fallait être un
snob prétentieux pour appeler son enfant Mégane. La
foudre de la marque n'est jamais que la forme d'un châtiment
divin, ramenant l'homme, la femme et l'enfant-roi à un peu
d'humilité ". Vous aurez raison.
Mais
Picasso, quand même. Certes, la famille Picasso a - probablement
- donné son accord. Et alors ? Cela indique juste qu'elle
est sur la paille en ce moment. Le nom de Picasso fait partie
sinon du patrimoine de l'humanité, au moins du patrimoine
culturo-affectif (ou affecto-culturel, comme vous voulez, les deux
sont laids) de tout amateur d'art. Et le voilà, ce patrimoine,
pollué par une voiture, quand bien même elle serait
dotée de la pastille verte.
Certains
diront : " de toute façon, ça ne me dérange
nullement, Picasso, je n'aime pas ". Je dégaine alors
ce vieux réflexe d'opposant : si nous autorisons ça,
demain, où en serons-nous ? Nous conduirons des peugeot
Break Proust ? Equipés de Pirelli KZ 3652 Schubert
? En mangeant des fraises Tagada Tibéri ? Cette dernière
hypothèse, je suppose, est celle qui vous dérange
le moins, mais rassurez-vous, c'est aussi la moins probable.
Tenez,
au moment même où j'écris cette chronique, j'assiste
pour la première fois au spot publicitaire de la Citroën
Xsara Picasso : un homme est dans un musée ; fasciné,
il tend la main vers une oeuvre cubiste de Picasso ; un gardien
l'en empêche ; on enchaîne sur une image du véhicule,
par ailleurs parfaitement banal. Pour mieux vous servir, j'avais
coupé le son, mais à défaut d'ouie, j'ai usé
de mon odorat, j'ai senti la récupération publicitaire.
Vous savez quoi : ça puait... Et qu'on ne vienne pas me dire
que c'est du second degré !
Imaginez
la publicité pour le Peugeot Break Proust : on y verrait
Marcel, reconstitué en images de synthèses, articuler
galamment : " Avec mon Peugeot Break, allez de Sodome à
Guermantes en deux pleins ".
Sans
verser dans la fututologie paranoïaque, voilà une conversation
qui pourrait demain arriver : " Je suis fan de Picasso ".
"- Le peintre ou la voiture ? " .Quel chic... Supposons
quelques instants que la question " Le peintre ou la voiture
? " ne soit pas posée, laissons courir le quiproquo.
Imaginons deux hommes, Edgar et Hector. Chacun d'eux est, comme
on dit usuellement, " complètement dans son truc ".
Seul problème, ce n'est pas le même truc.
Edgar
: J'adore Picasso.
Hector : Moi aussi. C'est ce qu'il y a de meilleur.
Edgar : C'est la période...(il réfléchit)
Hector : Oui, en ce moment, avec le salon...Laquelle vous préférez
?
Edgar : j'aime beaucoup la bleue.
Hector : ah oui, moi aussi, même si elle est un peu triste.
Edgar : Elle me parle réellement. On est loin des
snobismes de vernissage.
Hector : Oui, l'anti-corrosion, quel argument !
Edgar : Précisément : Picasso ne " rouille
" pas. C'est un défi au temps...
En inventant toujours de nouvelles formes...
Hector : ... en série.
Edgar : Cela dit, " les Demoiselles d'Avignon ",
je n'ai rien contre, loin
de là...
Hector : Ah, je vois que.. vous aussi. C'est ça qui est bien
avec Picasso,
il y en a pour tous les goûts. La famille, d'accord, la mère
et
l'enfant, d'accord, mais aussi, à l'arrière, on incline
le tout, et hop, les
baigneuses ! Le coup de la panne !
Edgar : Non, non, jamais de panne. Toujours inspiré,
toujours prêt, toujours
fécond. Par exemple, " Deux femmes courant sur la plage
"...
Hector : arrêtez, vous me faîtes saliver ! Z'êtes
un fameux taureau, vous !
Edgar (riant) : Moi, je m'identifie au Minotaure !
Hector : Ca tire à combien de chevaux ?
Bon
j'arrête là : cela devient scabreux et, surtout, je
commence à fatiguer (à vous d'ajouter ou non un complément
d'objet direct). Enfin, vous voyez le tableau. Félicitons
Picasso de ne pas avoir fait beaucoup de paysages : imaginez qu'il
ait voulu peindre six troènes...
Etienne Dvivier
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