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Chroniques parisiennes 5



L'autobus

L'autobus est l'éléphant des villes, le pachyderme lent et bienveillant de la jungle urbaine. A ceux qui par exemple ont déjà fait des safaris et qui me disent que l'éléphant n'est pas du tout, mais alors pas du tout un animal bienveillant, je réponds : laissez-moi continuer, bande de casseurs de métaphores. Il est normal qu'une image renvoie à l'imagerie, non ?

L'autobus a en commun avec l'éléphant d'être un animal rare. Après vingt minutes à prendre racine et gel sur le trottoir, on éprouve le même soulagement en voyant arriver l'autobus qu'après cinq heures de jeep, lorsque l'éléphant se présente enfin à notre regard.

L'autobus, dernier grand mammifère de la ville, est une espèce en voie de disparition. Il est menacé par la triomphante, la toute-puissante, l'arrogante voiture individuelle. Il faut le protéger non parce qu'il est propre, convivial, mais en tant que tel, comme l'édelweiss de nos Alpes. Ou l'éléphant d'Afrique. (Oui, je sais, dans certains coins d'Afrique, on a tellement voulu protéger l'éléphant qu'aujourd'hui il prolifère et que tout l'écosystème est menacé : casseurs de métaphores, arrêtez de ricaner au fond de la classe).

Le chauffeur de bus est un héros. Mettez-vous un peu à sa place, à tenter de déboîter de son arrêt quand ces imbéciles d'automobilistes (dont je suis parfois) le dépassent sans cesse ni vergogne, à déposer les passagers en double file en criant quand un livreur de pizzas le double par la droite et menace de faucher un voyageur, à attendre une éternité en supportant stoïquement l'exaspération des passagers quand une berline trop mal garée obstrue une rue étroite, enfin, le temps qui lui reste, à prier pour que l'agression du jour tombe sur un autre. Lorsque je lui montre ma carte orange, à ce machiniste héroïque, je dis : " Bonjour. Bravo. Vous faites un métier difficile, voire héroïque. Vous mériteriez d'être payé au moins deux fois plus. Nous ne pouvons nous passer de vous et de votre monture, pachyderme lent et bienveillant de la jungle urbaine ". En fait, comme tout le monde est pressé, je résume mes félicitations et encouragements au premier mot : " Bonjour ". Le visage chaleureux et expansif que vous me connaissez fait le reste.

Quand je parle de l'autobus, il s'agit bien entendu du véhicule RATP (à ce sujet, dans une chronique ultérieure, je parlerai avec lyrisme de l'impériale). L'autobussosaure se divise en fait en plusieurs espèces : il y l'autocar pour tourisme de masse, ultramoderne, mastodonte de 4 mètres de haut, qui a sa place de stationnement réservé à Pigalle. (Mais ni dans le quartier latin, ni au Louvre : faut-il en conclure que.... ?). Celui-là, j'aimerais qu'il soit en voie de disparition, - - comme quoi je ne suis pas un écologiste systématique - mais ce n'est pas le cas. La ville lumière doit être jugée suffisamment aveuglante pour que beaucoup préfèrent la découvrir protégés par les vitres de ces vaisseaux climatisés et équipés de sanibroyeurs qui affrontent les ravages de Planète Hollywood, de Hard-rock Café et de Léon de Bruxelles.

Il y a aussi l'autobus dont la physionomie ressemble à s'y méprendre à celle d'un bus RATP, bien qu'il n'ait pas de numéro de ligne et qu'il soit en moins bon état : c'est le bus pour SDF. Au début, on est un peu surpris par ces bandes adhésives qui cachent les voyageurs, tout en les laissant deviner. Cachez ces exclus que je ne saurais voir... Ombres noires qui vont on ne sait où : elles donnent froid dans le dos. Mais si l'on ne cache pas, l'on montre : sans les bandes opaques, le regard, ce petit rebelle, serait probablement attiré vers cette flopée de meurtris, ces " besogneux, ces gueux, des réprouvés, ces mendiants rivalisant de tares ", comme dit Brassens dans une de ses plus belles chansons. Après tout, les bandes ont peut-être été collées à leur demande. Ces bus-là ne sont pas si fréquents. Mais quoi qu'on en dise, ils ne sont pas en voie de complète disparition.
Etienne Duvivier



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