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Chroniques
parisiennes 46

ROLLER CHRONIQUE 2
Souvenez-vous
de ma précédente chronique,
dithyrambique, sur le roller. Aujourd'hui, c'est côté
face : soyons négatifs. Non par principe, mais dans le
souci légitime d'améliorer les choses
L'un
des problèmes, c'est qu'on commence à être un
peu nombreux. 3 millions de pratiquants en France, dont deux millions
en région parisienne (le taux de rollerisation est donc cinquante
fois plus élevé en Ile de France qu'ailleurs, mais
les " régions " rattrapent leur retard). Et
moi, et moi, et moi
Il n'a certes jamais été
question de communauté, mais un peu de convivialité,
ma foi, ça n'a jamais fait de mal. A ce stade, ce n'est
plus possible. Vous savez, c'est comme les randonnées pédestres
dans les parcs nationaux des Alpes et des Pyrénées
: avant, l'usage était de se dire bonjour en se croisant
sur les sentiers. Maintenant, en été, ce n'est plus
possible, sauf à terminer la promenade encore plus essoufflé,
avec l'impression d'avoir nourri une conversation ininterrompue
et quelque peu monotone. Sauf bien sûr s'ils sont tous
deux vicomtes, deux rollers qui se rencontrent n'échangent
rien, pas même un signe comme les chauffeurs d'autobus
(alors que les deux-chevautistes
c'est tout juste si nous
ne descendons pas de voiture pour nous tomber dans les bras). On
se salue parfois mais tard le soir et loin du centre parisien, lorsqu'on
commence à devenir moins vraisemblables.
On
pourra me rétorquer que le roller ne fait que calquer l'individualisme
ambiant, qu'on ne peut pas lui demander l'impossible et qu'en plus,
pour trouver un " esprit de corps ", il existe les randonnées
du vendredi soir et du dimanche. Eh bien, parlons-en. J'aurais
voulu en faire l'éloge, vous dire à quel point sont
historiques ces rassemblements sans pareil dans le monde, que c'est
un ferment de révolution, de victoire sur l'automobile,
qu'il faut avoir connu ça, en avoir été témoin,
avoir vu la rue arrachée par la foule des patineurs dans
le concert des klaxons
Mais
le cur n'y est pas. Il apparaît, hélas, que
l'ambiance des randonnées est de plus en plus celle d'un
stade de foot, ce qui pour moi est une suprême insulte.
Au moindre ralentissement, on fait la " hola " ; régulièrement,
on entend des " Alleeeeez " beuglés toujours de
la même façon, ou bien quelqu'un chante : " ils
sont tous fatigués ", ce à quoi la foule répond
: " on n'est pas fatigués ". La première
fois, j'ai apprécié le folklore. La deuxième,
j'ai commencé à soupirer : merci, j'ai compris.
La troisième, je me suis surpris, moi qui ne cesse de me
plaindre de l'individualisme citadin, à fredonner la chanson
de Brassens : " le pluriel ne vaut rien à l'homme et
sitôt qu'on est plus de quatre
" (pour ceux qui
ne connaissent pas, la rime est en -on).
Je
n'ai pourtant pas dû être le seul, début septembre,
à me sentir en décalage avec la foule. On ne se
lasse pas des mêmes choses, elle et moi, me suis-je dit :
les organisateurs avaient eu la délicate idée de nous
faire traverser un pont en début d'heure, au moment où
la tour Eiffel scintillait. Je n'ai vu personne tourner la tête
ni entendu aucune remarque. Tandis qu' " Ils sont tous fatigués
" rencontre toujours un vif succès. Mystères
des masses, masses sans mystère.
Interrogeons-nous
sur les amis des rollers : un patin, ça aime les surfaces
vastes et lisses. Paris offre de belles avenues où l'on se
partage l'espace entre voitures, piétons, vélos et
rollers, comme le terre-plein central du boulevard Richard-Lenoir
ou les larges trottoirs de l'avenue Daumesnil, au dessus de la coulée
verte, exclusivement réservée aux piétons.
Mais en bonne logique, le paradis du roller, c'est l'esplanade de
la Défense ou le Tour du
Stade de France. Tout
ce qui fait le charme de la ville, tout ce qui caresse le regard
dans les rues : pavés, escaliers, allées sablonneuses
entre deux pelouses, toutes ces aspérités qui font
le sel de la ville, le roller les craint comme le chat l'eau froide.
Prenons-en conscience et n'écoutons pas trop nos roulettes
crier leur faim de bitume.
Ce
petit refroidissement d'humeur vis-à-vis du roller a une
explication toute personnelle. Voilà : j'ai l'impression
de ne plus progresser. Mettez-vous à ma place : très
vite, vous apprenez à contourner les obstacles, freiner de
différentes façons, vous maîtrisez les croisés,
sautez sur les trottoirs, vous allez de plus en plus vite, vous
ne craignez pas les fortes pentes
Vous pensez progresser
indéfiniment
mais voilà que vous bloquez sur
la marche arrière. Rien à faire, quand vous essayez
de reculer, on dirait un type aux toilettes qui essaierait de s'asseoir
sur la lunette, laquelle fuirait à son approche (pour ce
qui est de l'écartement des jambes et de la grâce de
la posture, c'est exactement ça, j'ai des témoins.
Je veux dire, des témoins qui m'ont vu essayer la marche
arrière en rollers). Puis, au Palais-Royal, là
où s'entraînent les champions, vous voyez un svelte
gaillard patiner en arrière ET sur un seul pied ET en slalomant
parmi des canettes de soda ET en tenant sur l'épaule un magnétophone
en marche ! Vous pensez à l'inégalité des
chances, à Jean-Jacques Rousseau, à tout le chemin
que vous avez à parcourir. Alors, pour retrouver le moral,
devant l'ordinateur, vous écrivez que le roller, il n'y pas
que ça dans la vie. Gros jaloux, c'est tout ce que vous êtes.
Etienne Duvivier
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