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Chroniques parisiennes 45





PETITE CEINTURE

Rien que sur un plan de Paris, c'est déjà un plaisir que de la voir faire son bonhomme de chemin de fer, la petite ceinture qui faisait autrefois le tour de Paris, et de la savoir aujourd'hui désaffectée, on sourit devant son obstination à se rendre vers nulle part.

A l'ouest on la voit trancher en deux avec application, dans le sens de la longueur, les boulevards Exelmans ou Péreire. A l'est elle s'octroie des libertés centrifuges lorsqu'elle colle au Père Lachaise ou traverse les Buttes Chaumont ; on ne la perd pas de vue, on continue de la poursuivre du regard, mais au nord, comme un prisonnier évadé se fondant dans la foule, elle se mêle aux lignes des gares de marchandise de La Chapelle et de Cardinet. Elle se joue des obstacles et à son tour le Parisien s'amuse des grillages destinés en vain à en interdire l'accès : puisque ce lieu n'est plus à personne, autant qu'il soit à tout le monde, tel est le sens me semble-t-il, de leur message, ce à quoi les Autorités répondent : " Ces grillages, c'est histoire de dire, mais je m'en lave les mains ".

C'est ainsi qu'à partir des ponts de la Petite Ceinture, au sud, les plus curieux des promeneurs ont pu accéder, en jouant des coudes dans la terre, à un réseau de catacombes directement relié au Grand Gruyère de Paris : pas moins de sept niveaux de galeries, comme quoi le mystère et le rêve sont vraiment à portée de chaussure. On ne sait trop ce qui s'y passa et les plus folles hypothèses circulent ; aujourd'hui les passages incriminés et criminogènes sont censurés, des grilles fermant toute possibilité de s'offrir une petite messe noire pour la route. Espérons que pendant la pose des grilles, personne ne s'est laissé enfermer.

Sans avoir fait le tour de la question, avec un seul petit tronçon entre la rue des Plantes et la rue Damesme, j'atteste que la Petite Ceinture peut réserver encore quelques émotions. Ne serait-ce que cette toute première impression, assez inédite, de verdure souterraine : ici, on respire ; or, tout se passe là haut. La voie est tracée, il n'y qu'à mettre un pied devant l'autre, mais précisément là est la difficulté : où marcher ? On commence sur les traverses vermoulues, ce qui conduit soit à galoper aussi vite que les chevaux de course de Géricault, soit à faire de tout petits pas, comme les mères de famille en chaussons dans les films japonais. Alors, on change de méthode, on essaye quelques mètres en équilibre sur le rail, puis le remblai avec ses cailloux qui s'impriment sur le pied à travers la semelle, et ainsi de suite… Pas si facile que ça de suivre sa voie…

C'est vert, calme, souvent sale : on y voit des ordures invraisemblables, des bombes à graffitis par dizaines, mais pas tant de rats. Sous le parc Montsouris, la ligne traverse un tunnel interminable qui vous souffle sa fraîcheur bien à l'avance, comme un lugubre avertissement. Une fois dedans, on s'agrippe bien à son courage et à son partenaire, mais rien à faire, le noir et cette incroyable humidité aidant, le moindre craquement met l'imagination en marche, et difficile de l'arrêter. Alors, comme en plus ici le frisson de l'interdit est porteur d'angines, on termine la traversée en courant, en fixant le point de lumière au fond tout en prenant garde à ne pas trébucher sur un corps inconnu, et qui gagnerait à être connu s'il était vivant, pour enfin respirer sous le ciel qui demeure tout de même un peu haut de plafond.

Très vite, un autre tunnel nous attend, moins long, mais occupé de part et d'autre de la voie : on distingue des lits, des meubles, un poêle qui brûle, un tireur de tarots qui attend le client - qui ? ? se demande l'imagination -, d'étranges personnages qu'on salue timidement, juste le nécessaire, sans deviser sur la fraîcheur de l'air.

Candidats à la mairie de Paris, voici une promesse que vous pourriez tenir : ne pas toucher à la petite ceinture. Ne serait-ce que pour continuer à palabrer sur sa remise en service ou sa reconversion. Ou par goût des mauvaises herbes, de l'ortie à la nostalgie. Laissons-lui son passé et tous ses futurs, mais ne lui donnons pas de présent. Laissons-là venir du néant, aller nulle part, ne servir à rien, sinon qu'à nous guider dans ce Paris fermé-le-dimanche, ce Pariphé-érique. Laissons ce ruban vert et gris aux squatteurs du jardinage et, parmi les visiteurs, aux seuls piétons en quête de surprises. Jamais l'expression " chemin de traverse(s) " n'aura été aussi appropriée.


Etienne Duvivier


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