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Chroniques parisiennes 44





RECIT D'UN CRACHAT

Que les plus fidèles se souviennent, j'avais inauguré ce cycle de chroniques parisiennes par la complainte des deux fléaux des villes : les voitures et les crottes de chiens. On pourrait, le cas échéant, ajouter les crachats. Visuellement, c'est une nuisance incontestable : personne ne s'est encore essayé à décrire la beauté du glaviot. Pour le son, on pourrait discuter. Il y a comme un balancement qui rappelle le swing, dans ce moment de suspension qui sépare le raclement (Rrrrrrhhhak) du soufflement (Pfffllhhhu). Que vous le vouliez ou non, c'est aussi cela : Rrrrrrhhhak Pfffllhhhu, Rrrrrrhhhak Pfffllhhhu, Rrrrrrhhhak Pfffllhhhu, la petite musique des villes. Et en entendant le Rrrrrrhhhak, on craint le pire, c'est- à dire, le Pfffllhhhu, mais avec espoir, comme le prisonnier qui agonise craint la mort... Si le Pfffllhhhu ne vient pas, on en ressent une frustration, et une petite angoisse : on se dit que cette morve, mon Dieu, il faut bien qu'elle sorte, les crachats c'est comme la chimie et la comptabilité, rien ne se perd rien ne se crée, tout est flux, alors tu craches le morceau, dis ? Et on craint secrètement que ce Pfffllhhhu disparu, mystérieux, en déficit, ne survienne au coin d'une rue et s'aplatisse sur le dos de notre veste.

C'est très laid, un crachat sur le trottoir, mais pour éviter de le recevoir sur soi, on trouverait ça très joli, même visuellement : camaieu gris-vert, qui rappelle un paysage maritime de morte-saison, discret et mélancolique. Si, si, regardez bien. Et pendant toute sa durée de vie, j'entends par là la période qui sépare la sortie des lèvres de la chute sur le sol, le crachat s'allonge, se retracte, épouse une infinité de formes, comme ces figures géométriques qui peuplent les écrans de veille des ordinateurs.

Soyons honnêtes : à la peur de l'infame liquide se mêle une envie de mal : pour le piéton, l'attente du Pfffllhhhu après le Rrrrrrhhhak ressemble à celle du Pppprwaf (collision de véhicules) après le Crrrriiiii (-ssement de pneus). Un petit bout pas bien beau de nous-mêmes est toujours à l'affût des catastrophes.

A propos de véhicules, venons-en à ma confession. Aujourd'hui, j'ai craché sur une voiture. Dans mon quartier, il y a des pistes cyclables parfaites (ou normales, comme elles devraient toutes l'être) : la piste est séparée de la chaussée par un petit muret infranchissable, si bien que le cycliste se sent en toute sécurité. Et voilà que ce matin, une Mercédès avait trouvé le moyen de se garer précisément en face du début de la piste cyclable. Ce qui a fait monter en moi la colère jusqu'à commettre l'acte de barbarie cité ci avant, c'est la façon dont il était garé : dans le prolongement exact de la piste. Merveilleusement rectiligne. S'il avait été un peu en travers, en s'excusant avec des feux de destress, j'aurais grommelé, voire juré, mais là, sa posture de stationnement indiquait clairement qu'il avait passé un bon quart d'heure à obstruer la piste cyclable, pour en fin de compte me dire : " Je te ch… dessus, cycliste. J'envoie mon monoxyde de carbone dans ta grosse gueule d'écolo ". Je n'exagère pas. Si vous l'aviez vue, cette voiture était au plus haut point signifiante. Elle signifiait mon insignifiance dé vélo. Elle portait tout le mépris et l'arrogance de la Grosse-Cylindrée-Impérialiste. Depuis ce matin, elle porte autre chose : ma morve, un insigne, garanti d'origine biologique. Comme une rosette de légion d'honneur attribué par erreur à un truand.

Je repense avec plaisir à ce capot rutilant. Sans nul doute, elle était nettoyée de la veille. J'ai essayé de racler discrètement, par élitisme et surtout pour ne pas donner un préavis au conducteur au cas où il aurait été dans les parages, et j'ai visé bien au milieu. Lecteurs, bande de veinards, je vous mets vraiment dans la confidence : par chance, grâce à un pain aux raisins que je finissais de mâcher, à ma salive se mêlaient quelques éléments solides, jaunâtres, et si sa vue n'est pas bonne, mon ami l'automobiliste a peut-être pris mon crachat pour un délicat échantillon de vomi, mais ne fantasmons pas.

Que ceux qui soupirent à la lecture de cette scatologie salivaire aillent se promener du côté d'Oberkampf : le soir, boulevard Ménilmontant, les pistes cyclables sont entièrement occupées par des véhicules. Il doit sembler aux automobilistes aussi absurde de rouler à vélo la nuit que de livrer à un magasin fermé. Beaucoup ont internet mais apparemment, peu connaissent l'existence de la dynamo. A ceux qui n'ont rien à se reprocher, je demande l'absolution et promets de… tenter de ne pas recommencer. Dégrader, c'est trop dur, mais cracher, c'est pas beau. Et l'autodéfense, ça ne vaut guère mieux que la défense de l'auto.

Le jour où se créera un Parti des Automobilistes, avec de vrais projets de société : de l'essence bon marché, des autoroutes gratuites et sans limitation de vitesse, le droit reconnu par la Constitution de gifler les contractuels, la promesse que la vignette ne revienne plus jamais, ah tout mais pas ça, l'abonnement à l'Auto-Journal remboursé par la sécu, l'Argus annexé au Journal Officiel, ce jour-là, je demande au bras armé de ce mouvement progressiste de bien vouloir reporter mon lynchage à la date de mon cinquante-troisième anniversaire (pourquoi 53 ? Parce qu'il faut toujours prévoir une marge de négociation et pour conclure sur 47, pardi !). A l'avance, je plaide non coupable : mes raclements-soufflements ne sont que des tentatives mouillées de civisme dans la rue.


Etienne Duvivier


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