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Chroniques parisiennes 43





LE RETOUR D'ALPHONSINE (IV)

 

On note un petit effort pour égayer la Madeleine : des massifs de fleurs violettes qui alternent avec des herbes presque fluorescentes. Il n'empêche que la nuit, l'église garde son allure spectrale. " Viens à moi, dans mon antre démoniaque ", semble-t-elle dire à Alphonsine qui, de la place de la Concorde, s'engage courageusement dans la rue Royale. Ce qui anime le quartier est en sommeil : les fleuristes ont fermé boutique, de même que le kiosque qui solde des places de théâtre à des Parisiens qui feuillettent méthodiquement l'officiel des spectacles et s'établissent des fiches de vœux, avec la détermination d'un agent de la fonction publique au moment des mut'.

S'il reste quelques noctambules, ce ne sont pas des sacristains ou, comme j'en ai vu en journée le dimanche, des vendeurs de l'Action Française, mais d'autres Parisiens qui d'une fébrilité un peu lasse se laissent aimanter par les sex shop des rues de Sèze et environnantes. Ils sont amusants les contrastes de la Madeleine. Luxure la nuit, gourmandise le jour, et c'est une véritable exploit, pour le touriste comme pour le paroissien, que de rester dans l'Eglise plus de cinq minutes, sachant que tout autour vous attendent quelques délicatesses qui vous désascétiseraient le plus radical des franciscains : foies gras de chez Fauchon, chocolat de la marquise de Sévigné, confitures Hédiard. On serre les poings, on pense très fort aux interdits bancaires et au cholestérol, on passe son chemin, mais pour nous achever voilà " Kaviar Casp " et la " Maison de la Truffe ", et là, on cède.

Alphonsine n'a plus la même hauteur de vue que lorsqu'elle était sur l'arbre perchée : pour le moment, elle ne voit rien, tout est calme. Sur le trottoir, devant elle, s'avancent un homme et une femme endimanchés, qui ralentissent en l'approchant.

- Elle ferait l'affaire parfaitement, murmure la femme.
- Oui. Demandons-lui.
- Veux-tu faire une bonne action ? demande la femme à Alphonsine, qui n'a pas lu ce qui précède, sans quoi elle eut pu nourrir des craintes de traites des blanches ou de scouttes d'Europe. Si bien qu'elle hoche la tête.
- Alors, viens avec nous, et les deux adultes lui prennent la main. Alphonsine ne se sent pas inquiète.

C'est sur le côté droit de la Madeleine que tout se passe : une farandole de gens habillés tourne autour d'un feu de bengale. Cette fois-ci, il est bleu. Les plus robustes des hommes portent sur leurs épaules des dames assez âgées, qui s'efforcent de sourire dans la dignité.

" Nous avons trouvé un dernier ravissant porteur , dit l'homme en laissant Alphonsine parmi un petit groupe de fillettes de son âge, en retrait de la farandole. Cette fois-ci le compte est bon ".

- Tu es nouvelle, toi ? demande une rouquine au nez en trompette.
- Oui, dit Alphonsine.
- Alors, je vais t'expliquer.
- Non, c'est à moi de lui expliquer. Mon père est Président ! dit une petite eurasienne.
- Le mien, il est secrétaire et c'est le plus vieux membre du CAFOM !

Au milieu des cris, Alphonsine parviendra à apprendre l'existence du Foyer Madeine et du Cercle des Adorateurs dudit Foyer. Après tout, il y en a bien qui se réunissent pour lancer des tartes à la crème ou pour avaler des Flamby en un temps record. Le Foyer Madeleine, dans les voûtes mêmes de l'Eglise, vous propose un repas complet pour 42 F, payable à l'entrée. Pour l'entrée et le dessert, les dames du service - vraiment, on n'oserait les appeler serveuses, tant elles paraissent adorablement bigotes - apportent directement, d'un air parfois désolé, deux petites assiettes- exemple : chou rouge ou œuf mayonnaise - au client qui fait son choix par défaut.

Alphonsine écoutera un discours passionné du Président, vantant la résistance de la frugalité familiale face aux coups de boutoir de la gastronomie aristocratique, méprisant la froide politesse et les sourires mécaniques des filles et garçons de restaurants pour mieux rendre hommage à la sincérité des " Tatas " : " vous êtes, Mesdames, comme nos tantes qu'on visite à la campagne. On ne leur demande pas d'être toujours amènes, à nos tatas ; comme nous tous, elles ont leur humeur. Mais elles sont pleines d'attention et de vérité. Comme elles, vous nous indiquez le nord ".

Comme les autres petites filles, Alphonsine offrira un bouquet de fleurs à l'une des Tatas. Puis elle mettra fin à sa fugue bizarroïde, et moi à ce conte, idem.

A suivre


Etienne Duvivier


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