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Chroniques parisiennes 42





LE RETOUR D'ALPHONSINE (III)

 

De retour sur terre ferme, Alphonsine a une grande envie d'aller dans la direction de la petite lumière verte, mais comme elle n'a plus du tout la même vue qu'en haut de la grande roue, elle part dans la mauvaise direction - ce qui implique bien entendu : elle fait sa fugue - : elle s'enfonce dans le jardin des Tuileries plongé dans le noir. Les silhouettes des statues ont l'air de manigancer un sale coup, mais les policiers si nombreux de Paris ont dû faire fuir les mauvais fantômes.

Alphonsine se retrouve devant les grilles au sud du parc, et elle regarde rêveusement le flux jaune automobile qui ne décolère pas. Derrière la chaussée, commence la passerelle Solferino qui franchit la Seine en une seule enjambée et mène en face d'Orsay, rapprochant encore les deux grands musées parisiens... pour les mouches et les pigeons, car la passerelle est encore fermée au public. Si Alphonsine, pourtant grande lectrice, était abonnée au Moniteur des Travaux Publics, elle aurait pu lire que " dès janvier 1994 [...], les ingénieurs de l'administration estimaient que les quatre poutres formant l'arc de cercle n'avaient pas d'âme en raison de leur forme cintrée ". " Poutres, avez-vous une âme ? " ont demandé les ingénieurs, après avoir enlevé respectueusement leurs casques. " Non ", ont répondu les poutres comme un seul homme, d'une belle voix de baryton, car il est impossible d'imaginer des poutres parler autrement qu'avec une voix de baryton - surtout pour avouer une absence d'âme. Si Alphonsine, aiguillonnée par la curiosité, avait fait une fugue virtuelle sur le site internet de l'architecte concepteur de la passerelle, Marc Mimram, elle aurait par exemple découvert ceci : " Les arcs ainsi élegis laissent filtrer ombres et lumières évitant les reprises d'efforts par des bielles diagonales caractérisant l'architecture métallique du XIXè siècle ". Et sans comprendre, elle aurait trouvé ça joli.

Mais là n'est pas la question, ni la lumière verte. Où chercher ? La seule solution consiste à refaire un tour de Grande roue, pour bien repérer la direction à prendre. Mais elle n'a pas un sou en poche. Elle pourrait revenir vers ses parents pour se faire offrir un deuxième tour, mais deux fugues dans la même soirée, ça fait beaucoup.

Alors, elle a une idée : elle va grimper aux arbres, comme dans le jardin de Mammie. On peut faire l'ascension des arbres des Tuileries, le plus difficile est de se hisser sur la branche la plus basse, qui reste bien haute - c'est comme faire une carrière en politique.

Un grand Monsieur traverse le jardin. Il n'a pas l'air de se sentir très bien. Est-ce une perte en cœur ou une peine de bourse ? Ou tout simplement le relent de vertige des manèges à sensations ? Mais il est le seul passant à la ronde et Alphonsine n'a pas le choix.

- Monsieur, tu peux me soulever jusqu'à la branche ? Je voudrais faire une surprise à mes parents.
- Où sont tes parents ? demande le Monsieur comme s'il sortait d'un rêve.
- A la fête.
- Alors, fais-leur plutôt une bonne surprise : rejoins-les.
- Si tu ne m'aides pas à monter aux arbres, je hurle en disant que tu m'as proposé de me donner des Pokémon avec un air visqueux.

L'argument est persuasif et l'homme s'exécute puis file discrètement. Alphonsine grimpe de branche en branche et je l'envie : 1°) on ne monte jamais assez aux arbres ; 2°) ceux qui n'ont jamais envie de monter aux arbres ont définitivement perdu toute âme d'enfant et doivent être proscrits, pour quelque relation que ce soit.

Il faut qu'elle monte bien haut, qu'elle s'égratigne çà et là, pour apercevoir une lumière, rose cette fois, qui clignote dans la direction opposée au Panthéon. C'est à dire le quartier de la Madeleine. Pas de temps à perdre, Alphonsine.

A suivre


Etienne Duvivier


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