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Chroniques
parisiennes 41

LE RETOUR D'ALPHONSINE (II)
Les
voilà donc à la fête foraine. Malgré
tous ses trésors, le Louvre paraît bien austère
au regard de ces animations criardes, modestement appelées
Las Vegas ou Formule 1. Une sorte de plate-forme actionnée
d'un mouvement circulaire vous met dans la peau d'un café-croissant
le jour du marathon des serveurs de Paris, quand l'un d'entre eux
glisse sur une peau de banane. Un autre passe-temps trépidant,
qui ne manque pas de ressort, vous propulse à soixante mètres
de hauteur et procure la sensation du saut à l'élastique
à l'envers, ce dernier étant devenu, à force,
un peu ennuyeux. La famille regarde rêveusement les courageux
- et fortunés : 150 francs, tout de même - clients.
Papa soupire.
-
Dire que pour avoir des émotions aussi vives, il y a un siècle,
il suffisait de s'asseoir dans un café et de regarder des
films de trains entrant dans des gares.
Et
il se demande à quel niveau les arrières petits enfants
d'Alphonsine mettront le curseur. Et il s'en veut de penser à
ce mot : curseur. Alphonsine ne dit rien et paraît subjuguée.
- Ca
ne te tente pas, j'espère ? demande Maman.
En
fait, non, ça ne la tente pas du tout. Vous ne devinerez
jamais à quoi pense Alphonsine en ce moment. Aux barbapapas.
Elle se dit que ces animations à sensation doivent constituer
le moyen le plus sûr de vomir sa barbapapa. Or, c'est rien
moins que fascinant, ces petits grains roses, qui ressemblent à
de la lessive factice pour petites filles et qui, plongés
dans un tourbillon de métal, se subliment en un moelleux
nuage, de ceux qu'on regarde avec volupté du hublot d'un
avion, un tendre nuage qui s'effiloche sous les doigts et rend la
bouche poisseuse. La barbapapa, c'est peut-être banal mais,
quand on s'y arrête, suffisamment surprenant pour qu'Alphonsine
se demande à quoi ressemble du vomi de barbapapa. Et
ses parents se méprennent sur ses intentions.
A
la fête aux tuileries, voici l'activité que je
conseillerais aux Parisiens, qui manquent parfois de compassion
: acheter une pomme d'amour - ou une barbapapa - et regarder les
auto-tamponneuses. Quel intérêt, alors que Paris
grouille de tant de talents et d'initiatives, alors qu'il y a tant
de concerts passionnants, de chefs d'uvre à découvrir
dans les ateliers-jardins de l'est, et que même dans les fêtes
foraines, on présente parmi les installations des exclusivités
mondiales ? Par compassion. Pour se dire : " dans quelques
unes des trente-six mille communes que compte mon beau pays, je
n'aurais que ça sous la main pour me changer de TF1 ".
J'ai remarqué qu'à la campagne, la plus ordinaire
des braderies commerciales déguisée en " journée
gastronomique ", la plus modeste des fêtes médiévales
où trois employés de mairie défilent en armure,
le plus sinistre des vides-greniers rencontrent toujours un vif
succès. C'est bien le signe qu'on s'ennuie ferme à
la campagne. N'est-ce pas, Alphonsine ? Alphonsine ne serait pas
forcément de cet avis, mais dans sa grande sagesse, elle
dirait que le narrateur s'égare.
- Je
voudrais aller à la grande roue, dit Alphonsine.
- Quelle idée, dit Papa, elle est là toute l'année.
Tu ne préfères pas les manèg
, mais devant
la froide détermination de sa fille, il ne termine pas sa
phrase.
Sur
la grande roue, on joue bien entendu à Qui-reconnaît-Quoi
: le bulbe doré des Invalides, les clochers de Saint-Sulpice,
la tuyauterie de Beaubourg. Alphonsine qui d'ordinaire aime les
jeux s'y prête mollement, distraitement ; elle a l'enthousiasme
d'un élève pourtant curieux se forçant d'écouter
le cours décousu d'une période terne de l'histoire
par un professeur ennuyeux. Pourtant, le spectacle est circulaire
et somptueux. Ce qui retient son attention, c'est une petite lumière
verte qui clignote et semble lui adresser des clins d'il,
juste à elle, parce que ses parents ne remarquent rien.
A suivre
Etienne Duvivier
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