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Chroniques parisiennes 40





LE RETOUR D'ALPHONSINE

C'est l'été et Alphonsine, héroïne de notre conte de Noël attend avec impatience le départ en vacances. Mais il reste quelques chaudes soirées parisiennes à occuper avant le départ. Par exemple, ce mercredi soir où sa Maman fait une proposition :

- Et si on allait au Louvre ? C'est nocturne le mercredi.

- Bonne idée, dit Papa. Et après, on pourra faire un tour au Jardin des Tuileries, il y a la fête foraine. Qu'en penses-tu, Alphonsine ?

La petite fille acquiesce sans enthousiasme et son père est déçu. Il aurait aimé qu'elle batte des mains, qu'elle sautille en disant : " Oh oui ! La fête foraine ! Oh oui ! Les manèges ! ". Mais ce n'est pas son genre. Papa est déçu car en fait, le Louvre, cela ne lui dit trop rien, après une journée de travail. Et quitte à être honnête, même après une journée de repos. Il n'aime qu'une chose dans les musées : s'asseoir pour souffler un peu, et regarder distraitement les visiteurs. Mais devant les oeuvres exposées, il est désarmé par son inculture. Par exemple, il feuillette le guide qui lui dit : " ce chef d'œuvre de Marivietti (" qui c'est encore, celui-là ? " se dit-il) a été composé juste avant son mariage avec la Princesse de Bifres (" d'où sort-elle ? "). Il relate la bataille de Granisk (" où est ce trou perdu ? "). Notez la délicatesse des encorbellures finelées (" mais qu'est-ce que c'est que ce machin ? Bon sang, ils ne pourraient pas parler comme tout le monde ") ". Il essaye de tout retenir, et il termine épuisé et hagard. Les musées sont les choses les plus fatigantes du monde avec les marathons, et c'est bien pour ça qu'un jour on nomma François Léotard ministre de la culture.

- Mais on peut aussi tranquillement jouer aux mille bornes sur le balcon, dit Papa.

Comme beaucoup d'enfants de son âge, Alphonsine avait réclamé à ses parents un animal domestique, un chat ou un chien à caresser, mais ces derniers n'avaient consenti qu'à un poisson rouge. Alors comme avec un poisson rouge, ce n'est pas facile, que lui reste-t-il à caresser, sinon l'espoir que ses parents se décident vraiment à partir. Elle n'est pas plus tentée que ça par le Louvre ; pas davantage par la fête foraine, mais elle se dit que c'est une occasion pour elle de se livrer à son exercice favori : elle va pouvoir fuguer un petit peu. Souvenez-vous, Alphonsine, infante heureuse, pratique l'art de la fugue.

Comme c'est une petite fille sérieuse, elle fait des fugues courtoises, ou, si vous préférez, avec préavis. Elle annonce à ses parents : " je vais me promener toute seule " - cet avertissement n'admet aucune opposition - sans préciser la durée de son absence, et revient quelques heures plus tard, au lieu précis où ses parents l'ont vue pour la dernière fois.

Les parents décident de partir et déposent Gustave à une baby-sitter. Pendant le trajet en métro, le Père débite à Alphonsine le peu qu'il sait du Louvre : qu'au Moyen-Âge, c'était un château fort destiné à protéger Paris, qu'il en reste même les fondations au sous-sol, puis que c'est devenu un palais richement décoré pour plusieurs générations de rois, que Louis XIV l'a abandonné et que Napoléon avec l'aide de Champollion a commencé à le transformer en musée. La mère s'étonne de ce zèle pédagogique de son mari, sans se douter qu'il fomente une visite du Louvre réduite à la traversée des cours, et que pour ne pas être un père indigne, il doit à tout le moins une minuscule leçon d'histoire à sa fille.

Le fait est qu'il a terriblement envie d'aller sur les manèges.
A suivre

Etienne Duvivier


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