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Chroniques
parisiennes 4

Ma 2 CV est fantastique
Paris
est pleine de rues. Les rues sont pleines de voitures. Et parmi
les voitures, on trouve la mienne. Je devrais dire la nôtre,
puisqu'elle est en multi-propriété. Mais cette particularité
sera peut-être l'objet d'une autre chronique.
Ma
voiture est la seule différente. Par la publicité,
chacune des espèces automobiles se réclame d'une altérité,
d'une spécificité qui déclasserait toutes les
autres : " une nouvelle génération de véhicules
", " la route ne sera jamais comme avant ", et j'en
passe. Or, toutes se ressemblent. Je distinguais tout juste les
monospaces des petites voitures, mais voilà qu'on nous parle
des " petits monospaces ". Dans cet univers morne de
tôle clinquante, une seule voiture émerge du lot :
la mienne, la nôtre, la 2 CV.
La
2 CV provoque des comportements différents. Tantôt
une légèreté impardonnable : tout conducteur
de 2 CV, appelons, le deux-chevautiste, a déjà eu
l'impression que telle priorité ne lui aurait pas été
refusée s'il avait conduit une autre voiture. Cela se
comprend. Dans l'évolutionnisme automobile, la 2 CV est un
peu en deçà de la voiture moderne. Il y a les voitures
et il y a les 2 CV, êtres hybrides qui ne sont plus des deux
roues mais qui ne sont pas encore, pas tout-à-fait des voitures.
Un peu comme un singe qui aurait décidé de devenir
homme mais qui se serait perdu dans un cul-de-sac du darwinisme.
Les hommes, les vrais, les arrivés, le regardent, mi-indifférents,
mi-amusés par cette allure simiesque et par ce qui rappelle
ou annonce l'être humain. C'est un peu ça la 2CV
: une antiquité certes, mais aussi une ancienne forme en
devenir, qui s'obstine à ne pas évoluer mais qui roule
au lieu de mourir. Comme par erreur. La 2 CV a sa place dans
les encyclopédies mais pas dans les carrefours. C'est pour
cela que dans les carrefours, elle compte pour du beurre.
Tantôt,
au contraire, la 2 CV provoque indulgence, complaisance. Cette priorité
concédée, ce geste sympathique, l'aurais-je mérité
si j'étais une quelconque golf, une clio roturière
? se demande le deux-chevautiste. Déférence envers
l'ancêtre, le gardien des racines ? Estime envieuse pour le
ménestrel, le fou du roi ? Compassion pour le marginal, l'exclu
? La 2CV est un lieu de réfllexion.
Revenons
aux publicités. Souvenez-vous de : " Ma toyota est fantastique
". Non, mon vieux, pas d'accord. Ta toyota est, si tu veux,
rapide, fonctionnelle, sûre, spacieuse, ergonomique. Mais
elle n'est pas fantastique. MA 2 CV l'est. Elle est fantastique
comme le cinéma du même nom : plein de terreurs et
d'enchantements. Elle est animée d'une volonté : 2
CV, as-tu une âme ? Pour sûr oui, sinon comment
expliquer autrement que par ton humeur le clignotant qui clignote
de temps en temps, l'essuie glace qui ne s'arrête pas quand
on l'arrête ? C'est un objet aléatoire, à
l'instar de ces équipements ménagers qui, dans les
films fantastiques, se retournent contre leur utilisateur. Notez
au passage que lorsqu'au cinéma, les objets manifestent une
volonté, cette dernière est toujours malfaisante :
le fer à repasser se transforme en ovni destructeur mais
ne transforme pas la liquette en robe de princesse, le mixer et
le batteur massacrent la maîtresse de maison et ne fabriquent
jamais d'élixir de jouvence. Ma 2 CV, elle, est source d'enchantements.
Car lorsque je baisse la manette du clignotant et que la petite
lumière jaune s'allume, s'éteint, s'allume, s'éteint
- avec ce clic clac si physique, si rustique, si acoustique -,
c'est une bonne nouvelle, c'est une petite joie quotidienne.
Même
si au fond, je sais que ces sautes d'humeur s'expliquent par l'arthrose
de son circuit électrique, ma 2 CV est un lieu de rencontre
non lucratif de l'imprévu et de l'irrationnel. Mieux
qu'Euro-Disney, mieux que la caravane de la voyante. J'aimerais
ajouter que l'on s'y rapproche plus du sacré que dans les
lieux de culte, mais j'exagère un peu et je risque de me
fâcher avec ma copropriétaire ou certains de mes lecteurs,
d'autant que cette semaine la diffusion est large.
Et
puis si : ma 2 CV est surnaturelle, magique. Pour la conduire
correctement, il faut soit pratiquer le covoiturage intensif, soit
être Shakti, (à moins que ce ne soit Kali) cette déesse
hindoue représentée avec dix bras, dix mains : une
pour le volant, une autre pour le volant (vu l'état de la
direction), une pour activer manuellement le clignotant les jours
de mauvaise humeur, une pour le levier de vitesse, une pour maintenir
la manette du chauffage qui n'arrête pas de sauter, une pour
désembuer sans cesse le pare-brise et les quatre mains restantes
pour détourner, disperser, recueillir, évacuer l'eau
qui s'infiltre dans la voiture depuis que la bâche s'est déchirée.
Je n'exagère pas. Seul un djinn peut conduire cette voiture
sans risquer l'accident. Hum, mieux vaut en rire.
Encore
un mot des philosophies orientales : je ne sais pas si ma 2 CV
est le Petit Véhicule ou le Grand Véhicule qui mène
au Nirvana, mais une chose est sûre : l'adepte ne se sera
pas ennuyé en chemin.
Etienne Duvivier
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