Carnets de voyage d'Uniterre.com
Accueil Annuaire des carnets de voyage Carnets de voyage guide Inde, USA, Cuba Guide voyage Forum voyage - blog voyage Billet avion
recherche multicritères
correspondants voyageurs
Voyageur du Mois
Forum voyage

Chroniques parisiennes 39





A TOI, AMI MOTARD

Devinette : qui est plus heureux qu'un piéton de Paris ? Un piéton noctambule de Paris. Après minuit, la ville semble s'abandonner à ceux qui la parcourent, l'observent et l'aiment. Quand les pavés et les vieux murs du Marais absorbent comme un buvard l'atmosphère toute neuve qui suit les pluies d'été, quand, Canal Saint-Martin, les conservations sur les terrasses se font douces et les regards pour l'inconnu indulgents, voire complices, quand les façades pierre-de-taille se chauffent des lampes de chevet et des téléviseurs bleutés, quand de rares taxis vous invitent discrètement au moelleux de leurs sièges en cuir, quand la ville reprend son souffle en continuant en douce à se charger d'électricité, je soupire de plaisir, je suis bien, j'aime la vie et Paris.

Et il faut que tu arrives, ami motard, en faisant hurler ton moteur. Il faut que tu déchires d'un coup sec le poème de sérénité que tout mon être écrit sur la rue. Et pendant quelques minutes, il me semble que rien ne sera plus comme avant depuis ton passage éclair. Tu m'as rappelé à l'ordre : non, la ville n'est pas harmonie puisque tu la traverses. La beauté est un trompe-l'oil et ta bêtise, la réalité.

Ce qui me gêne le plus, à vrai dire, n'est pas tant que tu aies brisé ce moment de silence et de bien-être. Ce qui me fait passer sans transition de l'amour sans limite du prochain à la cordiale détestation de toi et tes cousins, j'entends par là les passionnés analphabètes des voitures de sport, c'est que je sens qu'en filant à cent à l'heure dans la rue dans un vacarme dont je ne reviens pas, tu jouis. Tu savoures la vitesse et le bruit et tu tires agrément de mon dérangement. A-t-on vu plaisir plus mesquin ?

Comme dit un ami : " c'est pathologique. " Qu'est-ce qui ne va pas, ami motard ? Que se passe-t-il dans ton cerveau de cuir clouté ? Pourquoi ce désir de puissance ? Ca ne marche pas, au lit, avec ta femme ? Es-tu un scatophile qui s'ignore, cultives-tu la nostalgie de la douce mélodie des pets foireux adolescents ? Pour ma part, je n'ai jamais été attiré par les professions médicales. Je tourne de l'oeil dès que je sens l'éther. Alors, s'il faut que tu te soignes, que ce soit sans moi : achète-toi un bon CD ROM de simulation et prends-toi la rue de Rivoli à 150 en grillant tous les feux, mais chez toi, au casque. Dans tous les cas, tiens-moi à l'écart de tes petits problèmes privés.

J'étais là, dans la rue, prêt à goûter toute excentricité de noceur éméché, à applaudir comme Glenn Gould la première fausse note d'un musicien de rue, la plénitude que donne Paris la nuit me rendait infiniment tolérant, et depuis que tu es passé, je vire bonapartiste tendance fascisante, je n'ai qu'une envie : devenir Force de l'Ordre et dépêcher par centaines des brigades de CRS qui t'arrêteraient au premier carrefour, t'infligeraient un PV que tu rembourserais sur quinze ans, et encore, les taux longs remontent, saisiraient ton grand engin dont tu es si fier pour le dépecer et le remettre par pièces détachées à une école primaire, pour qu'ils en fassent une ouvre d'art collective, et te livreraient enfin au lynchage d'une horde de piétons comme moi remontés - remontés du fond de la douceur pour te crier dans les oreilles.

Heureusement le silence reprend ses droits et je me calme.

Oui oui oui, il y a motard et motard. Mais disons que tout motard est douteux - à charge pour lui de renverser la présomption de beaufitude accomplie qui l'accable mais concerne aussi les propriétaires de turbo-GTI-schmilblick, les crisseurs de pneus devant l'éternel féminin qui en rigole, tous ceux qui manient le levier de vitesse comme un gobelet de bonneteau, qui résument le plaisir à la puissance et mesurent la puissance uniquement en centimètres cube et en chevaux fiscaux. A toi ami automobiliste qui passe en trombe avec la FM poussée à fond, ne sois pas jaloux : je te décerne comme l'ami motard le diplôme de pollueur phonike, de Citadin-Emmerdeur de première catégorie.

A vos excès sonores à tous deux je dédie mes excès verbaux.


Etienne Duvivier


Retourner au sommaire des Chroniques Parisiennes

©Etienne Duvivier - Tous droits réservés - Interdiction de reproduction sans l'autorisation de l'auteur.