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Chroniques
parisiennes 38

CEUX DU DESSUS
Ayant
un courrier des lecteurs réduit à la portion congrue,
je me suis écrit à moi-même : " dis-moi,
ô chroniqueur de mes rêves, c'est très gentil
de ta part de distraire les Parisiens qui prennent le métro,
mais que fais-tu des autres, ceux du dessus ? Les piétons,
cyclistes, automobilistes et autres rollers ? "
Tous
ces braves gens savent en fait très bien s'occuper tous seuls.
Ils sont occupés, je dirais même plus, multi-occupés.
Prenons par exemple un Parisien très tendance : un patineur
donnant un coup de téléphone avec son portable.
Sans qu'il s'en rende vraiment compte, il fait trois choses à
la fois : il communique, il se déplace et il pratique un
sport. Ou, si vous préférez, il tchatche, speede et
slide. Et ce n'est pas fini : il garde une main libre...
C'est
drôle, on nous dit à longueur de journée qu'avec
les progrès de la technique, la réduction du temps
de travail, on a plus de temps à nous, pour nous ; mais
précisément ce temps libre, on le bourre comme une
valise trop petite, au risque de le faire éclater. Les
heures gagnées ne servent pas à respirer mais sont
immédiatement absorbées par de nouvelles activités
qui se compilent, à l'instar de ces rocades qui semblent
n'être construites que pour créer des kilomètres
supplémentaires de bouchons, en faisant sortir de leurs garages
des voitures qui y dormaient paisiblement. Hier, dans les vestiaires
de la piscine, un jeune homme papotait au téléphone
tout en se rhabillant, le portable coincé entre le menton
et l'épaule... J'aurais aimé que le petit appareil
glisse dans son slip, pour le bonheur auditif de son interlocuteur.
Mais je ne suis pas resté pour attendre ce moment.
Côté
multi-occupation, l'automobiliste n'est pas en reste. Un conducteur
moderne est parfaitement capable de se dédoubler et dire
à sa femme " je t'aime " au téléphone
tout en klaxonnant la voiture devant lui qui ne réagit pas
au feu vert. Ou, inversement, de lui dire : " Je te quitte
" en laissant courtoisement passer un piéton. Quitte
à dire : " je vous emm... tous " au moment fatal
de l'accrochage. Même sans téléphone, l'automobiliste
a toujours de quoi s'occuper en voiture : il peut explorer la bande
FM et ses narines. Et quand bien même il s'ennuierait un peu,
laissons-le dans son désouvrement. Il faut bien le punir
et le diaboliser de temps à autre pour qu'il acquière
à la longue des réflexes civiques.
Le
cycliste, je ne voudrais surtout pas le distraire, ah non ! Je
m'excuse par avance d'entretenir le fantasme du vélo-suicide-à-Paris,
mais son esprit est bien occupé, au cycliste ! Il doit
chercher la piste cyclable qui souvent est passée par ici
et repassera par là, éviter les piétons, surveiller
les portières, user des bras, de la sonnette, voire de la
prière. Quand il est enfin sur une ligne droite pas trop
embouteillée et avec des piétons un peu disciplinés,
il a tout le loisir de penser à la rédaction de son
testament, avant sa prochaine sortie à bicyclette.
Reste
le piéton. Sur le trottoir, il est dans une situation de
relative sécurité. Et il n'a pas à être
puni. Mais je me garderais bien de lui donner des conseils pour
le distraire. Car le grand bonheur, le privilège du piéton
citadin, c'est la promenade de l'esprit.
Je
m'explique. Je me régale de ces samedi après-midi
où la ville m'offre tous ses possibles, où rien n'est
prévu, si ce n'est des pensées commençant par
: " et si je... " ? Partant vers des jardins, j'échoue
finalement dans les boutiques. Profitant d'une porte cochère
ouverte, je pénètre dans une cour pleine de charme.
Ou encore je ne résiste pas à une impériale
presque vide qui me tend les bras et je prends la ville au vent,
avec un regard martial sur les voitures et un léger sourire
de satisfaction, en dépit du monoxyde de carbone. Quel plaisir
que de laisser mes buts subir toutes déviations, à
cause d'un ami à subitement visiter, d'une manif
ou d'un spectacle de rue. Le piéton curieux et qui a du temps
possède un royaume d'éventualités, dont la
valeur comptable est nulle : ce royaume n'a pas de prix.
Etienne Duvivier
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