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Chroniques
parisiennes 37

JEUX DU METRO
Dans
une précédente chronique
, je conseillais à ceux qui s'obstinent à ne pas vouloir
lire dans le métro de se livrer à un délicat
exercice d'acrostiches. Au cas où ils n'auraient pas suivi
cette recommandation pleine de sagesse, voici quelques autres manières
de s'occuper l'esprit pour un usager de la RATP.
On
peut s'intéresser à trois choses, dans une rame de
métro : les tags, le plan de la ligne et les gens. Je
passe sur les tags et je vais à la ligne.
Un
grand classique : se réciter mentalement les stations
de la ligne empruntée. Mais c'est un peu rapide et lassant.
Jouez plutôt à la correspondance, exercice de connaissance
du métro : vous êtes par exemple sur la ligne 4, vous
prenez la première correspondance rencontrée en partant
de chacun des terminus, en l'occurrence Marcadet Poissonniers, ligne
12 et Denfert Rochereau, ligne 6. Vous devez alors trouver où
se croisent la 6 et la 12. Réponse : à Montparnasse,
avec la 4 précisément. Jeu de créativité
et de connaissance de Paris, le débaptème : vous
êtes fraîchement nommé PDG de la RATP, et les
noms de stations ne vous conviennent pas du tout. Vous décidez
alors de toutes les débaptiser - il faut en plus que vous
imprimiez votre griffe. Tenez, je vous donne en exemple la ligne
2, Nation-Porte Dauphine, nouvelle formule ; vous pouvez ainsi jouer
à retrouver les noms actuels, les fidèles lecteurs
des CP ayant un avantage. Allons-y : Trône ; Haies et Vignolles
; Piscine Rigal ; Montlouis ; Cimetière de l'est ; Cité
de l'Avenir ; Mosquées ; Courtille ; Robert Hue ; Deux Canaux
; Rotonde ; Bouffe du Nord ; Goutte d'Or ; Sacré cour - et
contre tout ; Moulin Rouge - Bars à putes ; Grosses Valises
; Amsterdam ; Conservatoire ; Batignolles ; Naumachie ; Alfred-de-Vigny
; Pas-Si-Ternes-Que-Ca ; Arc-de-Triomphe ; Vingt scies point carrées
; Camping-cars.
Quand
vous aurez épuisé les virtualités de la ligne
de métro, vous pourrez vous amuser sur les gens. Il s'agit
de les dévisager furtivement, discrètement, avec une
clé de lecture unique, c'est-à-dire en se posant à
propos de chacun d'eux une question simple : est-il/elle de
droite ou de gauche ? Croyant, agnostique ou athée ? Hetero
ou homosexuel ? Macdo-malbouffe ou bio-Millau ? Trempe-t-il son
pain dans son café ? Chante-t-elle sous la douche ? TF1 ou
Arte ? RTL ou France-Culture ? Skyrock ou Nova ? Paris ou banlieue
? Internet, portable, DVD, roller ? Vient-il du nord, prononce-t-il
le " t " de " vingt " ? Ou du midi, en insistant
lourdement sur le " ve " de " effectivement "
? Dit-il " voire même ", le salaud ? Ajoute-t-elle
des points de suspension après "etc. " ?, etc.
Puis,
on peut faire une recherche multicritères et se livrer à
d'atroces devoirs d'arithmétique : " Un train arrive
en station, comprenant 168 voyageurs, dont 13 % de sympathisants
DL, 9 % d'homosexuels et 41 % d'amateurs de football. 28 personnes
descendent, dont 3 parfumées à Thierry-Mugler et 4
à l'eau de Cologne. 38 montent, dont 7 en survêtement
et 8 en cravate. Calculez le nombre de chauves. " Moins
compliqué, après s'être livré à
une analyse sociologique à l'emporte-pièce de votre
voisin, vous pouvez faire des pronostics : où va-t-il descendre
?
Dans
un genre proche, il y a le jeu : " est-ce que j'aimerais...
? ". Toujours en scrutant rapidement les passagers les
uns après les autres, vous répondez par 1. Beaucoup
- 2. Un peu - 3. Pas tellement 4. Pas du tout 5. NSPP à la
question : " est-ce que j'aimerais... " que vous agrémentez
à votre choix : " dîner avec cette personne ?"
; " faire une partie de croquet avec elle ?" ; "
l'avoir en face de moi sur un ring ?" " passer une nuit
avec elle ?" (version très prisée, semble-t-il,
du jeu " est-ce que j'aimerais ? ") " refaire le
monde avec elle autour d'un petit Saint-Emilion ?", etc.
Enfin,
dernière variation et synthèse de tous les autres
jeux, " le club de rencontres " : après cette
revue de détail, créez des affinités sélectives,
formez des bandes de copains, des clubs de bridge et surtout de
gentils petits couples parmi les passagers. Vous prenant pour Gombrowicz,
mariez cette charmante blonde en tailleur beige avec ce grand black
athlétique aux Nike rutilantes. Imaginez leurs premiers
sourires, mots, clins d'oil, baisers, baissez pudiquement les yeux
en songeant, petit(e) effronté(e), à leur première
nuit d'amour, emmenez-les en voyage de noces ; tout cela en pensée.
Démiurge gourmand, continuez en jouant au divorce : demandez-vous
pourquoi, en fin de compte, leur mariage a échoué
- à tel point qu'ils sont aujourd'hui comme deux étrangers.
Puis, avant de descendre à votre station, adressez-vous à
eux, réellement cette fois, dites-leur : " vous formiez
un couple formidable... Je me souviens, le jour de votre mariage...
Vous étiez magnifiques tous les deux... Quelle fête,
quelle joie... Mais ainsi va la vie. Soyez heureux chacun de votre
côté, et ne reniez pas votre passé commun "
et repartez en sifflant pour d'autres romances souterraines.
Ne vous retournez surtout pas.
Etienne Duvivier
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