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Chroniques
parisiennes 36

VISITE TRES CATHOLIQUE DU 11° ARRONDISSEMENT
Je
me suis mis arbitrairement à la place d'un promeneur très-pieux,
qui ne sentirait à l'aise que dans une église. Sorti
d'un lieu de culte papiste, il serait comme un poisson hors de l'eau,
en apnée laïque insupportable. Autre incongruité
du personnage, il limiterait sa visite au onzième arrondissement.
Le onzième est connu pour ses restaurants à la
mode, ses anciens ateliers, ses théâtres avant-gardistes,
ses élus de gauche, et avant tout pour ses habitants remarquables,
exceptionnels ; mais en aucun cas pour ses clochers.
Commençons
par Saint-Ambroise. Desproges disait d'elle : " quand
je la vois, j'ai honte pour Dieu ". Ce point de vue est rejoint
par les guides de tourisme : comme pour s'excuser par procuration
de l'absence d'un véritable intérêt architectural,
ils parlent de " pastiche romano-gothique ". A
part ça, je ne vois pas bien ce que l'on peut se faire absoudre
dans l'un des sept confessionnaux de Saint-Ambroise (lesquels, à
mon avis, ne tournent pas aux trois huit), sinon un pêché
capital de gourmandise commis juste derrière, dans une boutique
de l'avenue Parmentier, une véritable invention du Malin
: une confiserie en gros, mais qui vend aux particuliers.
La
plus belle église de l'arrondissement est Sainte Marguerite,
que j'ai eu du mal à trouver ouverte. Richement décorés
de toiles d'Italiens, elle contient surtout une chapelle toute
en trompe-l'oeil, dite " des âmes du Purgatoire "
que je recommande plus particulièrement aux athées
: à force de prier un Non-Dieu dans une non-Eglise, ils finiront
peut-être par avoir la vraie foi.
Ce
qui surprend dans les églises modernes du Bon Pasteur
(Charonne) et Notre-Dame de l'Espérance (Roquette), ce
n'est pas tant les matériaux modernes que l'absence de "
hauteur sous plafond ". A croire que Dieu se fait petit. Ce
n'est pas un mal en soi, me direz-vous, c'est le signe d'une nouvelle
humilité ou d'une volonté de s'intégrer sans
heurt dans la ville, sans compter le prix du mètre carré
parisien, eh oui il faut être réaliste... Il n'empêche,
cela surprend. La plus récente des deux, Notre-Dame de
l'Espérance, a un intérieur assez chaleureux avec
ses balcons, en dépit de ses chaises qui font un peu Ikéa.
L'église qu'elle a remplacée est restée quelques
années dans un état de semi-ruine : de voir ce clocher
en lambeaux, ces pans de sacré s'effilocher en gravats, ça
vous serrait le cour, même à un bon gros agnostique
comme moi.
Notre
Dame du Perpétuel Secours ou l'église mirage :
elle se voit de loin, son clocher en pointe noire indique la touffe
verte du Père Lachaise avec la même détermination
qu'une aiguille de boussole le nord. Mais une fois sur les lieux,
elle est introuvable. On finit boulevard Ménilmontant par
trouver une vague porte cochère. Quand on voit son intérieur
néo-gothique, on comprend les raisons d'une telle discrétion,
mais je remercie ses cloches enregistrées de ponctuer mes
grasses matinées. Dans l'une des petite chapelles latérales,
je crois trouver mon premier paroissien priant de la journée.
Ah, erreur : il dort. Mais laissons-lui une chance : peut-être
rêve-t-il qu'il prie. A l'inverse, je n'ai pas vu d'insomniaque
prier pour dormir.
A
Couronnes, quartier de mosquées, le lecteur du Figaro Magazine
serait soulagé de constater l'existence de la Chapelle Notre-Dame
réconciliatrice. Mais je suis (pas tant que ça)
désolé de le décevoir : à l'exception
d'une fois par mois, toutes les messes y sont dites en tamoul. De
quoi perdre un latin perfectionné à Saint-Nicolas
du Chardonnet.
Rien
à dire sur Saint-Joseph des Nations, tout au nord du onzième,
sinon qu'il y fait à certains endroits si sombre que même
le Saint-Esprit se cognerait à ses colonnes noires. Mais
c'est un cliché.
De
cette petite promenade paroissiale, je reviens avec une bonne et
une mauvaise nouvelle. La bonne : le silence est revenu dans
les églises. J'avais noté ces dernières
années une tendance aux ambiances musicales pieuses, avec
disques d'orgue ou de musique sacrée, que j'expliquais de
diverses manières. Par bonheur, l'église est revenue
cet endroit où la ville vous offre du silence. Quant à
l'autre nouvelle, mauvaise si on la relie à la première,
c'est que ces églises sont désespérément
vides. A croire que le citadin n'a plus besoin de silence, comme
l'animal trop domestique qui a perdu la soif de liberté.
Etienne Duvivier
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