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Chroniques
parisiennes 35

MONCEAU FLEURS BLEUES
S'il
y a quelque chose qui m'a toujours fait sourire, c'est bien les
photos-de-mariage. Ces époux faisant le jeu de l'amour
dans un cadre idyllique, surjouant leur attachement, s'empressant
de collecter les preuves d'une union qui pourrait ne pas durer ;
ces sourires figés et ces poses " Harlequin " ;
l'intérêt artistique invariablement nul du résultat
: tout cela accrédite ma méfiance envers l'hymen-à-rien.
Mais
peut-être n'êtes vous pas de mon avis et appréciez-vous
plus que tout les photos-de-mariage. Alors, allez au Parc Monceau,
de préférence l'été et un samedi en
début d'après-midi.
En
1787, les paysagistes Carmontelle et Blaikie, travaillant sous la
commande du duc de Chartres, futur Philippe Egalité, conçurent
le parc comme un " cabinet de curiosités en plein air
". C'est en quelque sorte le premier parc d'attractions
français, tant tout y est conçu pour divertir
la vue, pour caresser la rétine dans le sens du cil : "pyramide,
pagode, temple romain, ruines féodales, moulins hollandais,
ferme suisse, naumachie, tertres sont disséminés de
part et d'autre de sentiers accidentés, d'îles et de
boqueteaux ". (C'est le Guide vert Paris : je vous l'aurais
bien paraphrasé, mais à quoi bon ? Le mieux que je
puisse faire, c'est donner la définition du mot " naumachie
" : " dans la Rome antique, spectacle d'un combat naval
; grand bassin aménagé pour un tel spectacle "
- c'est le petit Larousse illustré : je vous l'aurais bien
paraphrasé, mais, etc. J'espère que quelqu'un de Microsoft
France me lit, parce que le vérificateur d'orthographe me
propose de remplacer NAUMACHIE par NAUPATHIE, synonyme médical
de mal de mer). A l'entrée, de petits plans indiquent
les emplacements d'arbres rares dont le seul nom met l'eau à
la bouche du poète ou du conteur : arbre de soie, néflier
du Japon, mûrier à papier, platane d'Orient, arbre
aux mouchoirs, tulipier de Virginie, arbre aux quarante écus...
Il
ne faut donc pas s'étonner que de nombreux marito-photographes
choisissent ce soluté de pierre et de verdure qu'est le parc
Monceau comme décor. Un vendredi après-midi, des
jouvenceaux sur le retour se faisaient immortaliser sous une arcade,
salués par les vivats d'un groupe de scolaire, que je trouvais
un peu trop démonstratifs pour ne pas être ironiques,
mais ma nuptiophobie altère ma perception. Samedi dernier,
une mariée posait au milieu d'un escalier traversant un relief
artificiel surchargé de massifs floraux (j'ai enfin compris
pourquoi " Monceau fleurs " cassait les prix : ils viennent
glaner ici la nuit), le tout étant, incontestablement cette
fois, d'un goût assez douteux. Non loin de là, au
bord du bassin à colonnades, un couple désamorçait
par ironie la dérision de la photo-de-mariage : le mari,
simulant un plongeon de désespoir, était retenu par
la femme, une Africaine pulpeuse et hilare. Mais je n'ai encore
jamais vu de mariée en roller sur la piste de patinage, de
marié glissant sur le toboggan du square ou encore de couple
à califourchon sur une souche d'arbre déracinée.
A ce sujet, les intempéries de l'hiver dernier ont certes
fait des dégâts, mais elles ont apporté au jardin
une nouvelle curiosité : la souche, qui se décline
sous tous les modes : du rectiligne à l'obscène, avec
les racines exhibées, serpents foudroyés en flagrant
délit de morsure. Pour un peu, on dirait de l'art moderne.
En
attendant de vraies photos-de-mariage débridées et
burlesques, le promeneur peut porter son regard vers les somptueux
hôtels particuliers, lotis par les frères Péreire,
qui bordent le sud du parc. Comme un rideau supplémentaire,
les plus grands arbres du parc cachent leurs fenêtres, ce
qui excite encore un peu l'appétit du curieux. Qui peut
habiter ici ? me suis-je demandé. Ces enfants anglo-saxons
qui jouent au football dans l'allée de la Comtesse de Ségur
? Ces deux top model qui papotent sur un banc ? Cette mère
et sa fille dont j'ai surpris le dialogue tout à l'heure
(" Il rentre quand Papa ? - Demain soir, après Wimbledon.
Ensuite, on ira en Corse ") ? Mon voisin de banc, qui ne paye
pas de mine, mais émarge peut-être dans l'un des nombreux
hit parades de " l'Expansion " : les plus grosses fortunes,
les patrons les mieux payés, les mille premières entreprises,
les cadres les plus recherchés ? A la réflexion, sûrement
pas. Il n'aurait pas le temps de se poser sur ce pauvre banc, à
l'écoute des charmes et du ridicule de la vie parisienne.
J'aime
bien les histoires qui se terminent avec un bon vieux point final.
Et en droit, il y un principe qu'on appelle le parallélisme
des formes, qui signifie en gros : ce qu'on a fait, il faut le défaire
de la même façon. Tout cela pour suggérer
à ceux qui font des photos-de-mariage de se prêter
aussi aux photos-de-divorce, le matin du jugement dernier. Pas
au parc Monceau bien sûr, mais sur le front de Seine, ou place
des Fêtes, ou encore n'importe où sous le périphérique,
bref là où la laideur règne encore...
Etienne Duvivier
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