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Chroniques parisiennes 34



ANGOISSES SOUTERRAINES


" Calmez-vous, allongez-vous. Plus rien ne presse, prenez le temps de respirer. Ajustez bien le coussin à votre tête. Vous pouvez enlever vos chaussures, oui, je sais, vous avez transpiré, mais ne vous inquiétez pas, je suis habitué. Dites-moi tout, je vous écoute.

Le métro, oui, oui... Le métro en été, aux heures de pointe... Quarante, cinquante degrés, non, n'ayez pas peur d'exagérer... Oui, je vous comprends... Mais vous ne pouvez, à tout moment, " aimer votre prochain ". Dites-moi ce que vous éprouvez exactement.... Crispation... Tension... Agressivité... Animosité, pas si vite, je n'ai pas le temps de noter... Haine ?... A ce point ?... Comment ? ... Des envies de meurtre à l'encontre des autres voyageurs ? Mais non, vous n'êtes pas " cinglé "... Eh oui, ce serait vous-même que vous tueriez, mais c'est le principe de l'agressivité... Vous vous en voulez à vous-même, c'est cela... De quoi ? D'avoir pris le métro ? D'être comme les autres DANS la foule, je comprends.


Essayer de vous évader. De sortir du réel du métro. Par exemple, que pensez-vous de ceci : un poète compare les rames qui se croisent dans les tunnels à deux vers de terre qui se caressent, se frottent l'un contre l'autre, remettant toujours à plus tard leur accouplement... Ah oui, c'est vrai, excusez-moi, vous avez une formation en biologie. Non, je me doute que cette métaphore ne correspond pas très fidèlement à la sexualité du lombric... Et, en plus, vous n'aimez pas la poésie. Bon, procédons autrement.

Nous allons faire un exercice de purge cathartique. Fermez les yeux. Vous êtes sur un quai de métro. Vous êtes en retard pour une réunion importante. La foule se comprime sur le quai. Le métro se fait attendre, puis arrive, bondé. Les voyageurs debout ont le visage collé à la porte vitrée, ce qui leur donne un visage grimaçant. Vous décidez de laisser passer cette rame et de prendre la suivante, qui arrive dix minutes plus tard, à peine moins remplie. En poussant, vous parvenez à entrer dans le wagon. Il fait très chaud et cette odeur composite bien caractéristique du métro, faite de transpiration et de parfums agressifs - une fois de plus, Thierry Mugler surnage - vous aiguise les nerfs. Vous restez là une bonne minute, parce que le machiniste n'arrive pas à fermer les portes. Enfin, le signal de départ retentit une dernière fois... Vous l'aimez ce bruit, non ? Il n'est pas laid. Accrochez-vous à ce que vous aimez. Même le claquement sec des portières qui se referment les unes contre les autres, ce n'est pas du Mozart, mais c'est au moins le signe d'une décision, que quelque chose se passe... Le métro part, mais à peine entré dans le tunnel, s'arrête. Les lumières s'éteignent complètement, et se rallument un peu. Tous les voyageurs ont des visages de spectre sous cette lumière blafarde, sépulcrale. Et vous aussi. Le machiniste annonce : " Par suite d'une avarie électrique, nous stationnons dans le tunnel. " On soupire bruyamment autour de vous. " Ah tiens, je n'avais pas remarqué ", dit une dame. Avarie électrique. Vous maudissez ces mots. Vous essayez d'encaisser, de prendre sur vous, vous adressez des soupirs de connivence à vos voisins, si le mot voisins est adéquat, tant les points de contact physique avec eux les transforment plutôt en partenaires d'une étreinte amoureuse... Une sorte d'orgie tacite et souterraine... Fermez les yeux, excusez-moi, je m'égare.

Reprenons. Donc, vous restez stoïque, voire urbain. Par bonheur, vous êtes récompensé, les lumières se rallument complètement et le train après quelques cahots repart. Pour mieux s'arrêter dix mètres plus loin. A nouveau noir, à nouveau lumière blafarde. Et ainsi de suite, une fois, deux fois, trois fois. A croire qu'il le fait exprès, que c'est un jeu sadique. Et non loin de vous, vous pourriez presque le toucher, il y a un homme, habillé comme vous, qui se met à jurer sur tous les diables, à maudire la terre entière. Ce contre quoi vous luttez de toutes vos forces, il le fait : il se lâche. Vous le regardez fixement. Il faut qu'en plus du reste, vous le supportiez, lui. A la station suivante, il rechigne à sortir provisoirement de la rame pour laisser descendre. Vous le haïssez. A cause des voyageurs qui viennent de monter, vous avez changé de place et vous voilà nez à nez avec cet homme. Il sent le fauve et son haleine est infecte. Vous serrez les dents mais vous ne pouvez vous empêcher de le regarder vitupérer. Surprenant votre regard, il vous dit : " Vous avez un problème ? ". Trop, c'est trop.

Que se passe-t-il ? Fermez les yeux. Mais fermez donc les yeux. Mais... Qu'est-ce qui vous prend ? Pourquoi me regardez-vous comme ça ? Mais lâchez donc ma cravate ! Ne m'identifiez pas à... Asseyez-vous ! C'est un exercice ! Lâchez-m... ! S'il vous pl.... Mais... J'étouffff... ffff... ff...fff. "

Etienne Duvivier


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