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Chroniques
parisiennes 33

LA
REVANCHE DE LA RIVE DROITE
Cette
trente-troisième chronique est le constat de décès
de la rive gauche. Oui, certes, quelques crêperies se remplissent
à Montparnasse. La Butte-aux-Cailles maintient un folklore
sympathique, mais qui s'éteint vite le soir venu. Il
y un peu d'animation du côté de Saint-Sulpice, dans
la rue des Canettes, mais guère plus que dans le centre-ville
d'une sous-préfecture du Limousin. Bon d'accord, j'exagère
un peu. Et je suis méchant de m'en prendre au Limousin. Certes,
la Grande Bibliothèque est dans le treizième, mais
en-dehors des guinguettes, ses alentours restent inertes et la nouvelle
ligne de métro mise en service pour la desservir a surtout
permis à un nouveau quartier de la rive droite, la Cour Saint-Emilion
au sud de Bercy, de se faire connaître.
Mais
constatez : le boulevard Saint-Michel n'est plus qu'un Usine
Center tout en longueur. Montparnasse, au fond, un repère
de brasseries sans âme. Et quand on parle de la rive gauche,
c'est parce qu'une opération immobilière douteuse
s'est déroulée dans le fameux triangle d'Or (Odéon
/ St-Germain des Près / La Seine), et c'est tout. Ah,
pardon, j'oubliais : le feu d'artifice du 14 juillet aux champs
de mars.
Et
pourtant, elle nous tenait la dragée haute, la rive gauche.
Rien que dans les chansons. Bruant et sa place Maubert, Brassens
entre la rue de Vanves et la rue Didot, jusqu'à Renaud qui,
à ses débuts, se proclamait séparatiste du
quatorzième arrondissement... Et je ne vous parle pas
de Vian, Gréco et de tous les Germanopratins. Forte de ce
patrimoine, la rive gauche nous snobait.
Cette
belle époque est terminée. Paris vit au rythme
du Marais, de Bastille (promenez-vous rue de Lappe un mardi à
une heure du matin), d'Oberkampf, de Pigalle, voire des Champs.
Tandis que la rive gauche continue son long processus d'embourgeoisement
/ endormissement. Pas canaille pour un sou, nullement interlope,
elle végète confortablement. Dans une de ses chansons,
Brassens stigmatisait un personnage antipathique, " un Crésus
vivant, détail aggravant pour la rive droite ". Les
Crésus ont aujourd'hui traversé la Seine pour y restaurer
cet impeccable bon goût un rien pincé qui caractérise
aujourd'hui la rive gauche. Elle est à Paris ce que le
Sénat est au Parlement : une institution digne, qui avance
à son rythme, qui rassure et qui ne fait pas d'éclat,
ayant suffisamment de moulures dorées. Comme la lessive
sans phosphate, la RG, pour les intimes, se définit de manière
négative : moins de bruit, moins d'homos, moins d'immigrés,
moins de start up, moins d'ateliers, moins de bruit... Et par la
force des choses, infiniment moins de vie.
Ce
goût de la modération culmine avec le quinzième
arrondissement, ce quartier de compromis entre Paris et sa banlieue,
qui devrait être, sinon rayé de la carte, au moins
annexé à la commune d'Issy les Moulineaux tant il
est à l'écart de Paris. Au moins le seizième
assume clairement son côté collet monté assoupi,
avec l'air de dire à ses petits collègues, après
s'être bien planqué derrière la Tour Eiffel
pour éviter leurs lancers de tomates : " Il ne se
passe rien chez moi et je vous emm.... ". Au moins le seizième
a le courage de ses opinions. Pas le quinzième, qui court
après tous les atouts et cultive tous les complexes. Plus
généralement, au train où l'on va, tous les
arrondissements de la rive gauche devraient terminer leur carrière
dans le département des Hauts-de-Seine.
Reste
le Pâtrimoine : par exemple, quelques galeries d'art,
précieuses à tous les sens du terme ; la Sorbonne,
qui n'intéresse plus guère que le touriste qui achètera
sur le Boul'Mich un tee shirt bariolé à son effigie
; le Panthéon tout de même, qui n'a rien d'une boîte
de nuit trépidante, mais qu'il faut voir l'été,
en fin d'après-midi, doré par le soleil qui se couche
derrière le jardin du Luxembourg.
A propos...
Avec ses joueurs d'échec, ses courts de tennis, ses palmiers,
ses recoins de verdure, ses fanfares estivales, ses acrobates du
tai chi chuan, ses Petits et ses Grands Parisiens qui se mélangent,
le Luco vous rachète en un clin d'oil la Rive Gauche et lave
au soleil tous ses pêchés véniels de léthargie.
Quitte à vous empresser de rejoindre le Nord la nuit venue.
Vous le savez, " les gens du Nord ont dans le coeur... "
Etienne
Duvivier
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