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Chroniques parisiennes 32



Ma ville préférée ? Paris, manifestement

L'été est là et j'en suis heureux comme vous. Mais nous aurons à peine le temps de dire ouf ou de faire plouf que l'automne fera son apparition. Les rues de Paris accueilleront à nouveau pluie, embouteillage, tension nerveuse. Je ne suis pas là pour jouer les rabat-joie. La preuve, je vais vous donner deux raisons d'aimer l'automne.

D'abord, les champignons. Je parle de ceux qu'on cueille avec fébrilité dans les forêts, et non des champignons de... Paris. Certes, notre ville n'est pas le lieu de l'extase mycologique. Quoiqu'en cherchant bien dans les bois de Vincennes ou de Boulogne, on peut sans doute trouver quelques bolets, voire une ou deux lépiotes élevées (c'est le nom vulgaire comme disent les botanistes ; ce n'est pas une métaphore). La deuxième raison, nettement plus parisienne, c'est : la rentrée sociale et toute l'agitation qui l'accompagne.

Par agitation, j'entends par là ce délicieux risque de grève dans les services publics. Je dois vous faire une confession : j'aime bien les grèves de métro. Mais attention, pas des pseudo-arrêts de travail avec service assuré à 50 % et rames bondées. Non, je parle des vraies grèves paralysantes, quand tout le monde est sur le trottoir, les baskets au pied, quand les mamies font du stop, quand les cadres cravatés sortent le vélo, quand on se croirait dans une capitale du tiers monde bien anarchique, avec débrouille et entraide. Malgré la fatigue, on s'entend bien, " entre otages ". Mais je vous en reparlerai en temps utile, en temps réel, lorsque ça se produira cet automne (hi, hi).

L'autre symptôme de l'agitation sociale est la manifestation-sur-la-voie-publique, manif pour les intimes. Je ne dispose pas de comparaison internationale, mais je ne serais pas étonné que Paris soit la capitale mondiale de la manif. Pour la bonne raison que c'est ici que les choses se décident en France, pays, dit-on, de râleurs. Sans parler d'une tradition syndicale française très axée sur la lutte sociale, peu encline à la négociation, etc. Lisez à ce sujet les éditos des magazines, en vous amusant à compter les mots : " archaïsme " et " corporatisme ".

J'apprécie aussi les manifs, mais différemment des grèves. Elles ont le mérite, ce qui n'est déjà pas si mal, de nuire à l'automobiliste parisien du samedi, animal sado-maso doué de déraison. Il m'est arrivé de ME RENDRE à une manif. En fait, j'ai un peu de mal à supporter ce grand embouteillage de piétons, à me voir imposer un rythme, à me fondre dans une foule comme animée d'une seule et unique volonté. Mais en revanche, le piéton que je suis aime beaucoup TOMBER SUR une manif : alors, je la prends en sens inverse, j'y renifle l'atmosphère, j'écoute les slogans scandés ainsi que les groupes de rock à l'arrière des Suzuki qui roulent au pas, je ris de quelques jeux de mots sur les banderoles, j'étudie les subtils enchaînements et espacements entre les organisations. Parfois, j'interpelle un des manifestants pour lui demander de quoi il s'agit. Je peux ainsi m'offrir une petite polémique revigorante. Pour qui prend un peu de distance du peloton, la manif met en éveil l'oil, l'oreille et l'esprit. C'est plein de vie et de couleurs, ça décore les rues mieux que les guirlandes de Noël. Précision : je ne prends une manif, même en sens inverse, que lorsque je suis ouvert à la cause défendue. Tout de même, on a sa déontologie.

Il y a des samedis où l'on ne sait pas quoi faire à Paris. Si, si. Des courses ? Epuisant. Rester chez soi ? Il fait trop beau. Un parc ? Trop de monde et d'enfants qui piaillent. Et si on se faisait une petite manif ? Le problème, c'est qu'il n'existe pas de programme. Aucun Officiel des contestations, aucun Pariscope ou Lylo de la manif. Ce serait pourtant bien pratique : " Voyons voir ... 14 h Nation, les internes des hôpitaux de Paris. Toutes ces blouses blanches, ce devrait être d'un érotique... Ah, mais il y aussi la laïcité, République, 15 h, les chansons devraient être sympas, ou le Kurdistan, boulevard Saint-Germain, 15h30, un peu de dépaysement... 16 h, Les chiens propres au champ de mars, cocasse... ". Ne vous méprenez pas ; je ne cherche pas à tourner en dérision les manifs en soulignant leur côté esthétique ou folklorique. Simplement, comme les humeurs, nos motifs de révolte peuvent varier d'un jour à l'autre et on peut avoir envie de se faire entendre, de contester, mais sans trop savoir quoi. Hélas, il n'existe aucune possibilité de choisir son combat.

J'ai pourtant essayé : j'ai appelé la préfecture de police de Paris pour demander si une liste quotidienne des manifs existait. On m'a répondu que la seule solution était d'acheter le Parisien de la veille, et de lire les indications sur les axes fermés. Intéressant : apparemment, la manif ne peut donc que provoquer, à l'égard de celui qui n'en fait pas partie, indifférence ou gêne, et pas cet intérêt amusé... que je serais le seul à éprouver ?

Un jour peut-être on inventera les manifs sur internet. On ne descendra que dans des rues virtuelles. Pour chaque clic sur une banderole, on touchera quatre centimes d'euros. Et les forces de l'ordre prendront la forme de patrouilles de virus I love you...

Etienne Duvivier


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