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Chroniques parisiennes 31



LA CLE DE BARBES (VI )

Quand cette histoire finira-t-elle ? Il ne suffit pas, apparemment, de trouver la clé de Barbès et la serrure qui lui convient. Il faut être Choisi, et je ne suis que Touriste. Le caissier du Louxor m'explique comment devenir Choisi.

- Il faut respecter un régime alimentaire pendant deux mois. - A base de quoi ? - Lipides, sucreries, alcools, viandes grasses. On tolère les légumes et les féculants. Du poisson de temps en temps, mais jamais le vendredi. Un peu d'eau, mais avec modération : pas plus d'un litre par jour.

- Il me plaît beaucoup, votre régime. Je devrais y arriver. - J'oubliais. Au petit déjeuner, il faut manger un bol de Mafyd. - Un bol de Mafyd tous les jours pendant deux mois ?! A cinquante mille francs la graine ?! - On vous a fait payer le prix fort, un prix de Touriste. Nous, on le paye trois fois moins cher. Cela dit, il existe une autre façon d'être Choisi. Il faut écouter les conseils d'Opik. - Qui est-ce ? - Vous en avez assez appris pour aujourd'hui. Je vous invite à regagner la sortie.

A côté de la caisse, il y a une table où trois marabouts et une cartomancienne, qui ont donc au moins le statut de Touriste, ont laissé leurs cartons. J'en prends un de chaque avant de sortir et cette fois je rentre chez moi pour y faire des rêves qui m'exténuent. Ultime effet secondaire du Mafyd, je suppose.

Le lendemain, j'examine les cartons : Karl, 54, rue de Clignancourt ; Pédro, 35, rue Doudeauville ; Irène, 42, rue de la Goutte d'Or ; Omar, 16, rue Stephenson. Je compose chacun des numéros pour demander Opik : je n'ai rien à perdre. Aucun numéro n'est attribué. Ces publicités ne correspondent donc à rien. Elles ne sont là que pour indiquer une voie. Rêveusement, je les bats comme des cartes à jouer. Karl, Pédro, Irène, Omar... KPIO = OPIK. Cela s'éclaircit. Où ai-je mis mon plan de Paris ? Je cours en acheter un autre ; je fais photocopier, en l'agrandissant quatre fois, le plan du 18ème. Les quatre adresses des cartons constituent les angles d'un parallélogramme assez régulier. Les diagonales se croisent au 24, rue Myrha, à quelques pas de la mystérieuse pharmacie. C'est là qu'à mon avis est OPIK. Quinze minutes plus tard, un taxi m'y dépose.

C'est un immeuble muré, un squat tout au mieux. Le bâtiment d'à côté est déjà détruit. Je profite d'un trou dans la palissade pour pénétrer dans le terrain voisin. Avec de gros clous, on a aménagé un escalier de fortune qui donne accès au deuxième étage du 24, dont l'une des fenêtres n'est plus murée. J'y monte, un peu anxieux.

Dedans, c'est la pénombre. J'appelle : " Opik ? ". Une voix lointaine répond : " oui, c'est au cinquième ". J'y monte, encore un peu plus anxieux. Là haut, c'est le noir total. " Opik ? ". Un souffle dans mon cou me dit : " Oui. Je suis là. Salut, Touriste.". Une voix aiguë d'homme ou grave de femme.

- Je suis venu suivre vos conseils pour devenir Choisi. - Bien. Tu es prêt à suivre tous mes conseils ? - Oui, Opik. - Alors écoute d'abord celui-là : reste devant moi, ne te retourne jamais, Touriste. Je vais t'indiquer la façon de sortir. Nous allons passer par les caves et sortir par le 28, rue Myrha. - D'accord.

Nous voilà à l'air libre. Il me demande d'aller vers le métro Barbès. Je dois être blanc comme linge, je transpire, mais personne ne prête attention à moi, et pas plus à Opik qui me suit.

- On va prendre la ligne 2, dit Opik. Tu es toujours prêt à m'obéir ? - Oui.

Nous attendons de longues minutes sur le quai. Puis le métro apparaît au bout de la voie.

- Tu vas te jeter sous le métro, dit Opik. Tu vas sauter sur la voie au moment où le métro passe. - Comment ? - Tu vas sauter, Touriste ! - Heu... Tu n'aurais pas une ou deux graines de Mafyd pour me donner du cour... - Saute !

Je m'apprête à sauter. Je sais à quoi je renonce mais je ne sais pas où je vais. Je fais mes adieux au monde réel. L'appel du rêve aura été le plus fort. Je me lance... mais j'entends quelqu'un qui m'appelle. Sur le quai d'en face, je reconnais mon ami Roland qui me fait de grands signes. Je m'arrête dans mon mouvement. Le métro passe et s'arrête, normalement. Je me retourne et derrière moi, il n'y a qu'une mère de famille africaine qui tient deux enfants par la main, un troisième sur les fesses. Ils étaient là avant mon arrivée avec Opik. Roland me rejoint essoufflé et me raconte la manif' contre les crottes de chien.

Je l'écoute distraitement, tout en pensant que si je ne suis pas Choisi, j'essaierai tout de même de profiter des bonheurs de la vie, en éternel Touriste, ignorant de ses rêves. Tiens, la clé de Barbès a disparu de ma poche.

FIN

Etienne Duvivier



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