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Chroniques
parisiennes 30

LA CLE DE BARBES (V)
Voilà, je suis déguisé en mariée
toute rose, parmi d'autres meringues E 120, E 160. J'écoute
un pianiste noir de jazz et je viens d'avaler 53 092 F (8 094 ?)
de Mafyd. Que se passe-t-il ? Rien de spécial, si ce
n'est que je vois distinctement les notes, les accords qui s'échappent
du piano et s'évaporent doucement, mi volutes mi hologrammes,
trop heureux de ne pas être prisonniers des lignes d'une partition,
aux quatre coins du studio des Islettes. Comme le pianiste a
de l'inspiration, ils sont de toutes les tailles et de toutes les
couleurs. Personne ne semble y prêter attention : est-ce
l'habitude ou parce que je suis le seul à les voir, ayant
avalé du Mafyd ? Quand j'aperçois une croche dorée
- du même doré que dans le métro - je me lèvre
brusquement de table, ce qui n'est pas évident en robe de
mariée, n'est-ce pas Mesdames, et je l'attrape au vol. Je
sers le poing, je vais me rasseoir, et quand je rouvre la main,
je trouve au creux de ma paume une petite clé plate. La
clé de Barbès, je suppose.
Je savoure ma victoire et paye une tournée aux tables voisines.
Je ne suis plus à ça près. J'écoute
le pianiste enchaîner les standards ; entre les deux sets,
je me change. Sous la table, je laisse la robe de mariée
roulée en boule. Elle ressemble à une énorme
Barbapapa. Je sors du club de jazz après le dernier bouf,
à une heure où Barbès est enfin calme. C'est-à-dire
tard.
La question est : que vais-je faire de cette clé ? Attendre
une nouvelle apparition de la Princesse du métro, et la lui
rendre, docilement ? C'est beaucoup d'efforts le service rendu.
Attachons-nous aux mots. Elle m'a dit : " va chercher la
clé de Barbès " et non : " Rapporte-moi
la clé de Barbès ". C'est donc à moi de
me servir de la clé. Mais que va-t-elle m'ouvrir ?
Je ratisse tout le quartier en tenant la clé bien droite
devant moi : j'espère que comme le bâton du sourcier,
elle se mettra à trembler à l'approche de sa serrure.
Aucun succès. Je m'en veux d'employer des procédés
aussi peu rationnels ! Je m'apprête à prendre la
première rame de 5h30, je gravis les marches de la ligne
aérienne, tentant, malgré les circonstances, de savourer
la poésie de ce lieu que Carné et Prévert ont
pris pour décor pour " les Portes de la Nuit ".
Effet aussi bien inattendu qu'inutile du Mafyd, je me souviens du
générique de ce film comme si je l'avais devant les
yeux, du second rôle au chef-opérateur...
Je m'arrête de monter, regardant un bâtiment qui
jusqu'à présent n'a pas retenu mon attention. Il en
impose pourtant dans le paysage de Barbès. Mais il est si
sale, on l'oublie... Il reste pourtant ces mosaïques de
lances et de fleurs qu'avec un peu d'indulgence, on qualifie d'inspiration
égyptienne. C'est le cinéma Louxor, désaffecté
depuis si longtemps. Il s'est éteint au début
des années quatre-vingt en programmant des films indiens
en version originale. Puis est devenue une immense boîte gay,
puis a été racheté par Tati qui souhaitait
le rouvrir, avec des places bon marché. Puis... rien depuis.
A peut-être été squatté pour des concerts
underground, à en juger par la peinture de salamandre géante
et le mot " Ethnicians " qui surplombent les grilles
de l'entrée.
Je redescends et sors du métro. Personne ne me regarde, je
glisse la clé plate dans le cadenas qui clôt la grille.
Il s'ouvre, je progresse... Je pénètre dans le
temple de Louxor. Un homme à la caisse me laisse passer
en hochant la tête, comme s'il me reconnaissait. J'entre dans
la salle de projection. Il y a une vingtaine de clients, qui
se tiennent droit, complètement immobiles. Endormis ?
Morts ? Je m'assieds au dernier rang.
Les lumières s'éteignent. Pas de générique.
Plan sur le patio d'un palais maure. Une femme apparaît au
fond. Elle porte un plateau, et mille voileries. A mesure qu'elle
s'avance, son visage perd en netteté mais je crois la reconnaître
: c'est la princesse du métro. C'est trop flou, je n'arrive
pas à distinguer ce qu'elle porte sur son plateau, qui trône
au premier plan. Elle tend le plateau à la caméra.
C'est alors que les spectateurs, en un seul mouvement, reprennent
vie, portent leurs mains vers l'écran, puis à leur
bouche. Ils mâchent et avalent lentement, en cadence. L'image
devient complètement brouillée.
Je ne me sens pas très bien. Je sors de la salle. Je demande
des explications au caissier. - Que font-ils ? - Ils se nourrissent.
Et puis ils voient leur film. - Leur film ? - Oui, le film de leurs
rêves. Ils voient chacun un film différent. Le film
d'un Mali prospère, d'une Algérie réconciliée,
d'un Angola en paix. Le film d'une famille réunie. Ou
des films plus intimistes pour d'autres. Ou des projets fous. Ou
des fantasmes érotiques... Si l'image est brouillée,
c'est parce que tous les films se juxtaposent.
Ca tombe bien, j'ai toujours rêvé de connaître
mes rêves. Je demande : - Et moi, je peux me nourrir aussi
pour regarder le film de mes rêves ? - Non, parce que
vous n'êtes pas Choisi. - Mais si je suis choisi ! Dans le
métro, la princesse m'a parlé ! - Je sais, sinon vous
ne seriez pas là, jeune homme. Vous êtes simplement
un Touriste. Ce qui n'est pas si mal. Le vrai tourisme n'est
pas donné à tout le monde. - Et comment devient-on
Choisi ?
A suivre
Etienne
Duvivier
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