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Chroniques
parisiennes 3

Le-Parisien-à-la-Piscine
Ce serait tellement bien la piscine. On est tous beaux, propres,
vifs ; on a tous les yeux brillants, les cheveux luisants, on ondule,
on patauge, on ouvre les bras, on bat des jambes. On se dit : quelle
merveilleuse invention que l'être humain. La piscine pourrait
être un merveilleux havre de paix bleue. Mais le-Parisien-à-la-Piscine
ne l'entend pas de cette oreille.
L'homo
aquaticus parisii est souvent intelligent et cultivé, mais
il manque de temps. Notamment pour réfléchir, et se
dire que la piscine, ce n'est pas complètement, pas exactement,
comme le métro ou la grande surface. Le métro
sert à se déplacer. La grande surface sert à
faire des achats. Pour le parisien moyen, la piscine sert à
se maintenir en forme, et c'est tout. Il oublie que la piscine
est un lieu à vivre, un lieu de loisir. Un lieu où,
me semble-t-il, on pourrait souffler un peu : j'entends par là,
bien sûr, souffler entre deux brasses, mais aussi souffler
un peu, faire une halte dans l'indifférence hâtée
à autrui qui caractérise le parisien, voire le citadin.
Bien
entendu, moi aussi, j'aimerais bien avoir la piscine pour moi tout
seul. J'apprécie plus que tout autre le moment d'évacuation
du bassin, où les plots des files sont retirés, où
l'on évolue librement dans le rectangle bleu, en se payant
le plaisir prolongé d'une diagonale, le luxe d'un hypoténuse
! J'aime ce court instant qui sépare le départ
du dernier nageur avant moi et l'inéluctable engueulade des
maîtres nageurs, qui ont probablement fait des stages de ressources
humaines et de contact avec la clientèle à Fresnes
ou aux Baumettes. Moi non plus, je n'éprouve pas une
sympathie spontanée vers l'autre nageur, qui me gêne
plus qu'autre chose.
Mais
il me semble que dans la piscine, lieu bleu de liberté, lorsque
l'on subit l'autre, on ne le subit pas exactement de la même
manière que dans la métro. On le subit avec un peu
plus de rondeur, d'aménité - et, certes, d'humidité.
Apparemment,
le Parisien-à-la-Piscine n'est pas de cet avis. Il nie
votre existence. Essayez de lui adresser la parole : il n'en
reviendra pas, il lui faudra quelconques secondes pour se remettre
de cet événement. Comme dans la métro. On
n'est pas là pour parler !
Il
y a ceux qui passent coûte que coûte, forçant
tout sur leur passage : vous semblez entendre leur Klaxon ou voir
leurs appels de phares. Vous comprenez pourquoi, à l'air
sec, on les appelle des requins. Il y a les crétins intolérants
qui ne supportent pas que vous nagiez sur le dos et vous demandent
de faire attention. Vous leur répondez que soit ils financent
la recherche médicale pour planter des organes oculaires
en haut du crâne, soit c'est à eux de faire attention,
rien n'y fait.
Certes,
quand le Parisien-à-la-Piscine ne répugne pas au contact,
il ne fait pas dans la dentelle : c'est ainsi qu'on peut lire, dans
les vestiaires de la Piscine des Halles, établissement parisienissime
: " ceci est un lieu public. Un comportement décent
est de rigueur ".
Paris
a de nombreuses et belles piscines. Le problème, c'est
qu'on y trouve... des parisiens. Excusez cette facilité
mâtinée d'auto-xénophobie. A une prochaine chronique,
le parisien aura le rôle de gentil.
Etienne Duvivier
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