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Chroniques
parisiennes 29

Feuilleton de printemps : LA CLE DE BARBES (IV)
A Barbès,
je sillonne à nouveau le quartier en quête d'indices
et rue Myrha, je remarque une pharmacie qui, j'en mettrais ma
main au feu, n'était pas là il y a quelques jours.
Je serais moins étonné si elle n'était pas
si vétuste. J'entre et, à tout hasard, demande une
graine de Mafyd à un pharmacien que je pronostique Pakistanais
et qui porte un vêtement qui tient à la fois de la
blouse blanche et de la djellaba.
- Bien sûr, Monsieur, me dit-il, sans aucun accent. Vous avez
une ordonnance ?
- Non. C'est nécessaire ?
- Non, mais ce serait pris en charge par l'assurance-maladie. C'est
un médicament très onéreux, vous savez.
Cet homme se moque de moi. Le Mafyd, dont le nom fait perdre
tous leurs moyens aux dealers des Halles, serait remboursé
par la sécu ?
- Et ça coûte combien ?
- La graine ? 53 092 F.
- Cinquante... Comment ? Mais c'est astronomique ! Et pourquoi un
chiffre aussi précis ?
- C'est 52 000 F hors taxe, plus 1 092 F de TVA à taux super-réduit
de 2,1 % en application de l'article 281 octies du code général
des impôts.
Décidément, ce pharmacien se paye ma tête. Mais
je n'ai guère le choix. Je remplis le chèque, un peu
soucieux. Il faut que j'appelle ma banque demain. C'est bien
joli, la clé de Barbès, mais je ne voudrais pas me
retrouver sous interdit bancaire.
A ce prix-là, j'ai droit à des conseils. Je lui demande
:
- Ca se prend comment ?
- La graine a un effet immédiat. Mais il faut l'avoir préparé
quelques jours avant la prise. Vous prenez une graine de mil
dans votre main gauche et, dans la droite, vous pétrissez
doucement la graine de Mafyd entre le pouce et l'index jusqu'à
ce qu'au toucher, elle ait exactement la même texture que
le mil. Important : toute l'opération doit être faite
en écoutant de l'oud.
- Anouhar Brahem, c'est bon ? C'est le seul joueur d'oud que je
connaisse.
- Ca ira.
- Très bien, merci. Dernière question : le Mafyd,
c'est quoi ? - C'est une substance composite. On dit que c'est une
graine pour mieux la vendre. C'est du marketing écolo, genre
" Natures et Découvertes ". Dans la composition,
on y trouve, entre autres, de l'opium, du Bois-Bandé, du
safran, et un minéral très rare qu'on ne trouve
qu'au delà d'un village de l'anti-Atlas. Un lieu-dit qui
ne figure sur aucune carte.
- C'est normal, s'il est dans l'anti-Atlas.
Il
ne relève pas mon jeu de mots et se contente de me dire gravement
:
- Rassurez-vous, c'est très, très efficace.
J'achète du mil, m'enferme chez moi, mets le disque d'Anouar
Brahem et prends les deux graines. Malheureusement, l'opération
est interrompue par un coup de téléphone de mon ami
Roland qui me signale qu'une manifestation de propriétaires
civiques de chiens propres - ou l'inverse : je ne suis guère
attentif - se tient au champ de mars, samedi. " Une manif contre
les crottes de chiens. Tu pourrais en faire une chronique parisienne
surréaliste", me dit-il. Je lui raccroche au nez, craignant
que le téléphone et la scatologie canine n'aient fait
perdre au Mafyd tous ses pouvoirs surnaturels, et je reprends la
procédure, jusqu'à ce que la texture du mil et du
mafyd se confondent entre mes doigts.
Les jours suivants, je pense à l'autre commandement de
la dame de Sophitex : "tu ne craindras pas le ridicule".
C'est une épreuve qu'on me demande. J'attends le samedi,
et j'achète à Barbès une robe de mariée
rose bonbon taille large, que j'enfile après l'avoir
payée, devant le regard horrifié des vendeurs. Puis,
je me poste stoïquement à l'angle des boulevards Barbès
et Rochechouart, devant les bacs Tati, là où la foule
ne décomprime jamais. Je m'y tiens impassible jusqu'au
soir.
Puis je me rends au studio des Islettes, et on m'ouvre. J'avais
deviné juste. Je ne pouvais de toute façon pas
être plus ridicule. A l'intérieur, tout le monde est
en robe de mariée, sauf bien sûr les femmes qui
portent le smoking. On annonce le pianiste : " Mesdames et
Messieurs, je vous demande d'applaudir le très grand Ibrahad
Jamallah ". Etrange, me dis-je, ce nom... Comme une solution
entre deux géants du piano : Ahmad Jamal et Abdullah Ibrahim...
Il commence par jouer un thème de Charlie Parker : Laura.
L'homme ne paye pas de mine mais a un phrasé magnifique.
C'est le moment, me dis-je. Je commande un cocktail, que je prends...
avec
la graine de Mafyd.
A suivre...
Etienne
Duvivier
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