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Chroniques
parisiennes 28

Feuilleton de printemps : LA CLE DE BARBES (III)
J'ai
bien écouté les conseils de la dame de Sophitex.
Je me rends dans la première épicerie venue et demande
benoîtement un sachet de graines de Mafyd. L'épicier
écarquille les yeux, éclate de rire et déclenche
une alarme. Je détale avant que la police n'arrive et
prends la rue des Islettes qui relie la rue de la Goutte d'Or et
le boulevard de la Chapelle. Pour me faire oublier, je me réfugie
dans la cour du numéro 10, qui abrite le " Studio des
Islettes " : " jazz à la goutte d'or ". En
effet, cela ne va pas de soi. On me barre l'accès de la salle
: répétition. Je reprends mon souffle et sors discrètement
me fondre dans la cohue de Barbès.
De
l'incident de l'épicerie, je déduis que le Mafyd
n'est peut-être pas une substance totalement licite. La
nuit tombant, je change de quartier et m'en vais faire connaissance
avec les dealers des jardins du forum des Halles. Si je n'y trouve
pas de Mafyd, je ferai une expérience extrême que je
recyclerai dans une prochaine chronique parisienne. A quelque chose
malheur est bon.
Après
un bain de foule dans la ligne 4, me voilà dans l'hyper-centre
parisien. J'ai quelque appréhension. Pour me relaxer,
je fais le point. Je repense à toute cette histoire, et revis
le moment unique où la princesse du métro m'a donné
cet ordre qui a changé mon existence. Un détail m'échappe
: pourquoi cette femme fatale a-t-elle ressenti le besoin de
baisser les yeux après m'avoir parlé ? C'était
pourtant de loin moi le plus impressionné. A moins qu'elle
n'ait voulu me donner un signe. Vers le plancher, le sol... La clé...
Le sol... La clé de sol : la musique... Pas de doute, une
fois que j'aurai trouvé la graine de Mafyd, et vaincu la
peur du ridicule, il faudra que je retourne au studio des Islettes.
Mais pour le moment, l'Eglise Sainte Eustache sonne les douze
coups de minuit : je pars m'aventurer rue Berger. Un premier
type me lance un chuchotement. Je m'avance vers lui.
- Vous
avez du Mafyd ?
A
ces mots, ses yeux font plusieurs fois le tour de leur orbite,
il devient tout pâle, transpire abondamment, éclate
en sanglots, hoquette, tousse à n'en plus finir, crache du
sang et deux dents et finit par s'enfuir.
Je
jette un regard circulaire mais il est trop tard pour fuir : d'autres
dealers ont assisté à la scène et deux d'entre
eux s'avancent vers moi. Le plus costaud des deux me salue en
sortant un cran d'arrêt. Et si mes jours finissaient bêtement,
sans que j'aie trouvé la clé de Barbès ?
- Dis,
tu lui as fait quoi ?
- Heu... C'était juste pour un renseignement.
- C'est ça, tu lui as demandé où se trouvait
le Banana café et il est parti en courant. Tu me prends pour
qui ?
- En vérité, je n'ai pas compris sa réaction.
Je cherchais juste un peu de Mafyd.
Il
s'immobilise. Aussi incroyable que cela puisse paraître,
voilà ce qui se passe : la lame du couteau se met à
fondre telle une Hagen Dasz sous canicule et à tomber sur
le sol, goutte argentée après goutte argentée.
Ca me rappelle la fois où enfant, poussé par la curiosité,
je me suis amusé à casser un thermomètre à
mercure. L'armoire à glace lâche l'arme blanche liquide,
laiteuse ; les deux compères prennent la fuite.
Je
progresse dans ma quête de la clé : au moins je ne
me heurte pas à l'indifférence. Le lendemain matin,
je décide de retourner à Barbès.
A suivre...
Etienne
Duvivier
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