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Chroniques
parisiennes 26

Feuilleton de printemps : LA CLE DE BARBES (I)
La
scène se passe... Peut-on parler de scène, tant tout
est devenu, si vite, irréel ? Mais commençons ainsi.
La scène se passe sur la ligne 2 du métro, Nation
- Porte Dauphine. Je rentre chez moi dans l'une des dernières
rames. Un guitareux tout aussi fatigué que moi pousse "
Je t'aime à mourir " - c'est en tout cas ce que je devine
car les mots comme les accords sont couverts par les cahots du métro.
Je ferme les yeux, et m'abandonne à la première pensée
venue. Or, voilà que la voix du chanteur s'éclaircit,
devient cristalline... Et sa guitare change aussi de son : elle
semble plus incisive et rappelle un oud. Le chanteur a maintenant
une voix limpide et aiguë, et je ne reconnais plus la rengaine
de Cabrel : on dirait une mélodie raï gémie par
Cheb Mami.
Je
n'en crois pas mes yeux lorsque je les rouvre : tout le wagon :
plancher, banquettes, fenêtres est doré, étincelant
; je ne vois plus le chanteur, dont la voix perce pourtant mes
tympans, mais j'aperçois une femme vêtue comme la reine
de Saba. Si vous ne savez pas exactement comment on habillait
la reine de Saba, ce n'est pas grave, moi non plus. Prenez alors
la pharaonne Hatchepsout comme image, ou Shéhérazade,
ou qui vous rêvez. Quoi qu'il en soit, cette créature,
parée de mille voiles qui flottent et dansent autour d'elle,
dénote avec les usagers de ligne 2, pétrifiés
comme moi. Se déhanchant de manière savante, la
femme s'avance du fond de la voiture dans ma direction. Je commence
à distinguer ses traits nettement. Quelques mèches
ondulées, d'un noir lumineux, s'échappent de temps
à autre de ses voileries. Elle s'arrête juste devant
mon strapontin et, plantant son regard d'acier devant mes pauvres
mirettes qui réclament une trêve à l'ensorcellement,
me dit : " Va chercher la clé de Barbès
". Puis, étrangement, elle baisse le regard ; elle s'éloigne
et ses mille voiles me frôlent. Je me frotte les yeux, et
quand je me retourne, elle a disparu et le métro a repris
son aspect normal, avec Cabrel en prime.
Je
suis sur la ligne 2, je pourrais aller jusqu'à Barbès-Rochechouart,
mais le peu de lucidité qui me reste me fait descendre à
ma station. Trop d'émotions fortes éprouvent le cour.
Je vais me coucher, avec cent questions et trois certitudes : 1.
Je n'ai pas rêvé. 2. Elle m'a choisi. 3. Je dois aller
chercher la clé de Barbès. Joli but dans la vie.
Je
me rends à Barbès le samedi après-midi suivant.
Foule sur le trottoir, bouchons sur les boulevards. Sous
le métro aérien et encore dans son enceinte, des revendeurs
à la sauvette, côte à côte, proposent,
sur des cartons sommairement décorés de tissus que
je suppose achetés chez " Toto 10 F le mètre
" : colliers fantaisies, soutiens-gorge multicolores, épingles
à cheveux, bananes, avocats, peluches... A la sortie
du métro, ce sont deux autres petits métiers qui prennent
le relais. D'abord, les " plastificateurs " de cartes
d'identité. Je me promets de résoudre cette autre
énigme un peu plus tard : pourquoi trouve-t-on le plus
de plastificateurs de papiers précisément à
Barbès, là où les papiers sont, à mon
avis, les plus rares ?
Et
puis, il y a les distributeurs de cartes de marabouts. On en rencontre
partout mais jamais en aussi grand nombre qu'ici. Par exemple, "
Mr " SIMON promet le " retour immédiat de la personne
aimée. Si votre ami(e), vous a quitté, il (elle)
va courir derrière vous comme un chien derrière son
maître ". Avec la laisse ? Les gens de Barbès
n'aiment pas faire de la peine : ils saisissent ces cartons qu'on
leur tend, mais les jettent quelques mètres plus loin, et
pour un peu on dirait qu'il a neigé à Barbès,
de gros flocons rectangulaires. Contre toute attente, les chemins
de fer de la Gare du Nord passent par le Kilimanjaro.
Je
fais quelques pas vers l'est, sous la ligne aérienne. Le
marché de La Chapelle remballe, remettant à plus tard
une ultime prolongation du championnat-des-primeurs-les-moins-chers-de-Paris
qu'il dispute depuis toujours avec Aligre. Le terre-plein central
du boulevard de la Chapelle forme une rivière, à la
fois chatoyante et rebutante, de salades, cageots, fruits et légumes,
un torrent végétal opulent et misérable.
Je
rebrousse chemin : ce n'est pas ici que je trouverai la clé
de Barbès.
A suivre...
Etienne
Duvivier
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