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Chroniques
parisiennes 25

Des nouvelles de la Doche
La
revoici, celle que vous attendiez tous, dont j'ai dressé
le portrait amoureux dans ma quatrième
chronique : ma 2 CV, notre deux-chevaux ! Car elle est en
copropriété. Oui, avoir une 2 CV, ce n'est pas encore
assez snob pour un Parisien ! Une 2 CV mitoyenne, voilà
qui est plus dans le move ! Un cheval, c'est-à-dire une demi
2 CV, me semble en effet amplement suffisant à satisfaire
le besoin automobile du Parisien. La copropriété automobile
est un concept novateur à creuser. Et comme tout grand pionnier,
ma copropriétaire et moi-même nous sommes heurtés
à de terribles résistances : surcoût important
de l'assurance, impossibilité d'obtenir un duplicata de la
carte grise, si bien que le conducteur le plus expérimenté
de nous deux roule en photocopies. Si le co-voiturage apparaît
politiquement correct, l'indivision automobile est trop contraire
aux intérêts des constructeurs pour être prise
en compte par les pouvoirs publics. Je suis copropriétaire
automobile pour raisons financières, par goût de la
convivialité, et surtout pour marquer ma différence
avec l'abonné d'Auto-journal qui prête du bout des
lèvres sa voiture à sa femme. Moi, je la partage avec
une amie et, qui plus est, une artiste, pour avoir le plaisir de
n'être jamais sûr de rien.
Au
début, l'amie en question voulait donner un nom à
la 2 CV : Charlotte. En bon rationaliste, je trouvais cela ridicule
: 2 CV = voiture = objet = pas de sentiment. Aujourd'hui, je le
regrette un peu : quand il fut question, à l'échéance
d'un contrôle technique que nous présumions à
tort rédhibitoire, de se séparer de la 2 CV, j'avais
la peine qu'on éprouve pour un vieux chien pouilleux et grabataire,
mais tout de même abominablement attachant. J'étais
prêt à la faire piquer, mais uniquement par compassion,
pour ne pas prolonger une agonie qui n'avait en fait pas encore
vraiment commencé. Aujourd'hui, elle va mieux, mais quand
elle donne des signes de faiblesse, je fais encore ce petit lapsus
mental : " Il faut que je l'emmène chez le vétérinaire
". C'est peut-être parce qu'appartenant de plus en plus
au passé, elle dénoterait moins dans l'établi
d'un maréchal-ferrant que perdue au fond d'un garage où
règne la technologie.
Je
dis souvent à propos des chiens qu'ils sont préférables
aux enfants car lorsque vous rentrez fourbu du travail, le chien
vous accueille toujours gaiement, remuant la queue, alors que les
enfants, cela varie selon leur humeur, le programme de télévision
ou la santé du Pokemon. Je tiens de préférence
ce discours aux jeunes parents pleins d'enthousiasme. Le chien
sait vous rappeler que simplement vous êtes quelqu'un, il
vous aime sans psychologie. Ma 2 CV est un peu comme cela, comme
un bon chien : quand clés en mains je m'approche d'elle sur
le trottoir, je la sens vibrer, heureuse d'une promenade, et lorsqu'elle
rechigne, ce n'est jamais par caprice. Sous la pluie, ma 2 CV ne
geint pas comme les enfants, ne pue pas comme les chiens : non,
elle brille comme un bijou. Rustique saphir de la ville.
Elle
a pu avoir des attentions particulièrement délicates
: un soir, à nos débuts, l'autre indivisaire prit
un virage trop large et cabossa l'aile gauche (mon but n'est pas
d'indiquer qui est détenteur des photocopies...) Les dégâts
ne paraissaient qu'esthétiques ; aussi pris-je normalement
mon tour, pour un départ en couple et en week end. Or,
sur l'autoroute, que vis-je ? Le phare de la 2 CV qui me faisait
face, complètement retourné sur lui-même. Comme
dans un film burlesque, je n'y prêtai pas attention, jusqu'à
ce que le fantastique de la situation fit se dresser les cheveux
sur ma tête. La 2 CV, pleine d'un amour canin pour l'un de
ses maîtres, avait décidé de lui rendre hommage,
en l'éclairant en permanence. Surmontant la flatterie,
je réparais le phare sommairement et en urgence, au rouleau
adhésif gris de déménagement, qui tient encore
deux ans après. Le bureau du contrôle technique
(le même que pour l'Erica...) n'y a vu aucun inconvénient
: lassé des modèles récents et de leurs pannes
stéréotypées, il nous a remercié de
cette petite fantaisie esthétique par son indulgence.
Si
j'en fais des tonnes avec ce sentimentalisme, c'est pour mieux vous
faire partager ma révolte quand la 2 CV fait l'objet de brimades.
Quand un passant juge bon d'écraser son mégot sur
son capot rebondi. Quand de malfaisants noctambules s'introduisent
dans la voiture (la technique est facile : il suffit d'ouvrir
une portière que l'un des copropriétaires a laissé
ouverte), et tirent un grand coup sur le volant, qui termine
sa carrière sur la banquette du conducteur. Ce défoulement
sur le plus faible, qui me rappelle la célèbre scène
d'Orange mécanique, aggrave ma misanthropie : pour un peu,
je vivrais dans une île déserte entouré de deux-chevaux
et de quatre chiens.
Mais
la 2 CV, être vulnérable dont les entrailles sont si
visibles, est malgré tout d'une étonnante longévité
et vous enterrera tous, délinquants petits-bras ou berlinophiles
arrogants.
Etienne
Duvivier
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