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Chroniques
parisiennes 24

Roller chronique
Vous
avez constaté que j'évoquais souvent les rollers dans
mes précédentes chroniques, sans jamais développer.
Il me faut donc prendre le taureau par les cornes et le patin par
les roulettes : parlons rollers.
La
première tentation est celle de l'ironie grinçante
: déjà le vocabulaire roller, avec ses anglicismes
pas toujours nécessaires (exemple : aggressive) me caresse
à rebrousse-poil. Et puis, mettre un pied devant l'autre,
ce n'est pas pour le nouveau siècle, voyons. Le roller
relègue le piéton de Paris, petit-fils spirituel de
Léon-Paul Fargue, à un personnage secondaire, vaguement
ringard. Ce pauvre piéton, le voilà tenu, lorsqu'il
sort humer l'air du pavé le dimanche, à attendre vingt
minutes avant de traverser la rue pour laisser passer, en n'ayant
rien d'autre à faire que de lui jeter un regard passif, la
randonnée roller : ces milliers de patineurs (19 mars
2000: 20 000 selon les organisateurs, 4 500 selon la police) qui,
pour la plupart et pris individuellement, vous avoueraient bien
volontiers qu'ils aimeraient quitter Paris pour fuir la foule.
Eh
bien, non, je ne céderai pas à la tentation : je dirai
du bien des rollers. Grâce à eux, la ville prend
des allures de piste de ski, avec ses débutants et ses champions.
Certains sont impressionnants de grâce et d'audace, d'autres
font sourire avec leurs vacillements et leur bonne volonté.
Voilà le mérite du roller : c'est l'arrivée
du STYLE dans la ville, autrement que par le prêt-à-porter
et la mode (même si bien entendu, la mode n'est pas absente,
loin de là). Sans être spécialiste ni même
avoir touché des patins, le piéton ou l'automobiliste
peuvent apprécier et comparer le style des patineurs, ressentir
la graduation des difficultés : jambes qui se croisent,
demi-tour ou slide, marche arrière, frein brutal, saut, descente
d'escalier rapide ou tac-tac... (que les spécialistes
me corrigent). Autant de techniques qui exigent du corps et qui
semblent faire un pied-de-nez aux organismes avachis reposant dans
les voitures, se remettant à l'électronique, à
l'ABS et aux quatre roues motrices. Ces deux grandes vedettes de
la rue, la voiture et le roller, la première star sur le
déclin, le second jeune premier qui monte, affichent des
portraits symétriques : corps tranquille / esprit nerveux
contre corps nerveux / esprit tranquille.
Ma
comparaison avec les stations de sport d'hiver a des limites qui
sont tout à l'honneur des rollers. Ne généralisons
pas, mais dégageons quelques tendances : malgré une
démocratisation récente, les pistes de ski demeurent
majoritairement peuplées d'enfants gâtés et
de cadres qui veulent soigner leur surmenage par une DENSITE de
soleil, de vitesse et d'émotion. Mis à part le
perchiste né dans le village alentour, on peut souvent deviner
le milieu économique du skieur par son style : si tu es bon,
c'est que tu viens souvent, tu dois donc bien gagner ta vie, donc
travailler beaucoup. Avec le roller, c'est l'inverse : si tu es
bon, c'est que tu as eu du temps pour t'entraîner dans la
rue. C'est la victoire des désuvrés sur les
agités.
Certes,
désuvré ne signifie pas nécessairement
désargenté. Certes parmi les agités, d'aucuns,
pour gagner du temps et par plaisir, se rendent à leur lieu
de travail sur des roulettes... Ils me plaisent bien ceux-là,
mais moins que ces jeunes parents qui font avancer poussette ou
landau en patins : ce baby-rolling, (au passage : pour parler
de gardes de personnes âgées à domicile, on
dit : " home -sitting ". Moi j'aurais préféré
" papy sitting ", pas vous ?) ce baby-rolling, donc, symbolise
parfaitement la relation parent-enfant dans ce qu'elle a de plus
constructif et de plus mutuel : je te fais avancer, mais je m'équilibre
sur toi (que les spécialistes me corrigent). Somme toute,
le monde du roller se prête assez peu aux généralisations.
Il
y a dans le roller un côté démocratique qu'on
retrouve dans le football (qui fait pourtant de moi un zappeur irrité)
: une rue poussiéreuse, une boite de conserve, et les
enfants du bidonville deviennent des champions. Avec les rollers,
pour quelques définitives centaines de francs, l'équivalent
de 3 jours de remontées mécaniques au ski, vous accédez
à l'émotion, la vitesse, l'ivresse, la dépense
de soi... Vous me croyez ironique, mais non ! Il n'y a pas de mode
roller. Il y a un succès largement mérité.
Que ceux qui s'exaspèrent de la multiplication des roulettes
fuient cette foule mobile en allant au golf, où ils n'y
verront pas le tout-venant, où l'on sait se conduire.
En
fait, la rivalité n'a pas lieu entre roller et voiture, roller
et skieur ou encore roller et golfeur, qui vivent chacun sur leur
planète. Non, le grand ennemi du roller semble être
le skater (on écrit " sk8ter " ou " sk'hater
" quand on est vraiment remonté). L'objet du litige
est notamment l'occupation des " skateparks "....
Vous saurez tout... Voilà autre chose qui m'amuse dans ce
microcosme du trottoir, où se côtoient familles nombreuses
et grands adolescents qui nous parodient West side story. Comment
ça, vous continuez à me lire et n'avez pas encore
mis les patins ? Vous verrez, ça marchera comme sur des roulettes.
Etienne
Duvivier
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