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Chroniques
parisiennes 23

Palais Royal
Ils
sont charmants les jardins du Palais-Royal. Essayez un jour
de vous faire nommer commissaire du Gouvernement au Conseil d'Etat
(ce titre, c'est comme un homme après dix ans de mariage
: ça ronfle beaucoup mais ça n'est pas grand-chose).
La vue en longueur des jardins coiffée de la Butte en arrière-plan,
depuis les salles de travail, est de toute beauté. Elle
vaut bien le détour par plusieurs années de service
public.
Ils
sont charmants mais l'atmosphère est un peu guindée.
Le jour de la fête de la musique, on donne dans la cour des
concerts de musique symphonique et les plus avisés, les
plus patients ou les plus mélomanes arrivent suffisamment
tôt pour y assister juchés sur une colonne de Buren.
Une année, sur la galerie d'Orléans qui relie les
deux ailes du Palais Royal et sépare la cour du jardin, des
silhouettes élégantes se tenaient debout, jouissant
d'une vue en plongée sur l'orchestre, alors que le passant
privé de colonne devait se tordre le cou pour apercevoir
le demi-galbe ambré d'un violoncelle. Après de probables
protestations du tiers-état, ce passe-droit ne fut plus accordé,
me semble-t-il.
Dans
les boutiques qui bordent les galeries latérales du jardin,
on ne trouve plus de mousses à raser comme chez le père
de Lucien Guitry qui autrefois y tenait commerce, mais des objets
d'arts et, plus inhabituel, des macarons de député
et des écharpes de maire (1 300 F : ça fait cher le
cache-col).
En
bref, tout cela est plutôt corseté. Est-ce pour
insuffler un peu plus de vie que le jardin accueille actuellement
une exposition de sculptures contemporaines, au style essentiellement
figuratif, ironique, voire burlesque - comme récemment sur
les Champs Elysées ? En plus du traditionnel Botéro
répondant à un Giacommetti isolé et comme mis
en quarantaine sur une pelouse au milieu du jardin, vous verrez
par exemple un cosmonaute fabriqué avec des cintres et un
nourrisson de trois mètres de long. Le promeneur profane
que je suis se demande si ces ouvres traduisent réellement
une évolution de la sculpture actuelle vers la distanciation
humoristique ou seulement le choix " éditorial "
des organisateurs, qui réclameraient du gag pour appâter
le chaland, comme le producteur hollywoodien exige ses trois explosions
et sa scène torride entre stars pour assurer le box-office.
A propos
de moments torrides, un peu d'histoire ne peut pas vous faire du
mal : je ne vais pas vous retracer l'origine du Palais-Royal,
fondé par Richelieu et initialement baptisé Palais
Cardinal, vous savez tout cela par cour, bien évidemment,
pour qui vous prends-je ; non, parlons plutôt du Palais-Royal
de l'époque libertine, qui commença sous la régence
et dura jusqu'à la Révolution. Le jardin faisait
alors la part belle aux règnes végétal et animal.
Végétal, car les fourrés étaient plus
nombreux, plus touffus, et surtout plus secoués par l'activité
d'un règne animal en plaisante évolution. Comme le
dit Hyppolite Romain, illustrateur d'un " Guide pratique des
filles de joie du Palais Royal ", " les gentilshommes
y donnaient là-bas le meilleur d'eux-mêmes ".
Sachez
qu'en 1791 circulaient des sortes de petits guides du routard
(aussi vite rentabilisés, mais mieux écrits et moins
moralisateurs) ou de Paris-pas-cher à l'adresse des michetons.
Au hasard de quelques bonnes adresses, on pouvait choisir
: " Laure, rue d'Enfer, barrière Cadet, aussi séduisante
au lit qu'au théâtre ; elle bondit sur l'un et sur
l'autre avec une grâce merveilleuse ". Dans les adresses
à éviter, notons : " Hériché, danseuse
à l'Ambigu comique : charmante enfant, mais coucheuse incommode
: elle pisse au lit. ". Enfin, le coup de cour, la Toque
d'Or, l'idéogramme du pouce levé : " Dupré,
rue de Richelieu, près de la Bibliothèque, ci-devant
Ursuline à Grenoble ; 25 ans, grande, faite au tour, banche,
ayant de charmantes couleurs, superbes dents, les charmes les plus
fermes et les plus arrondis, pied mignon, le reste à l'avenant,
faisant l'amour comme une religieuse, c'est-à-dire avec fureur
".
Avec
un tel passé à expier, comment s'étonner que
les jardins du Palais-Royal, malgré leur beauté, aient
ce petit côté coincé...
Un
secret, sérieux : les jardins du Palais-Royal, il faut
les traverser furtivement, du nord au sud, la nuit tombée,
juste avant leur fermeture. Alors la beauté des lieux vous
étreint et vous exalte.
Etienne
Duvivier
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