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Chroniques parisiennes 22



En passant par la croix de Lorraine

Je devais corriger une tendance, apparue dans les dernières chroniques, à me contenter de promenades parisiennes sur internet. Il me fallait prendre des mesures et aller sur le terrain. Pour me punir de ma paresse virtuelle, je me suis rendu au cour du Laid parisien : je suis allé voir de près cette horrible croix de Lorraine qui décore la Porte Maillot, lieu déjà antipathique qui n'avait vraiment pas besoin de cela, avec son Palais des congrès tout rénové, qui va pouvoir accueillir encore plus de spectacles dispendieux et de mauvais goût. J'ai voulu vérifier mon hypothèse sur la raison d'être de ce Machin : à mon avis, l'initiative vient d'un quarteron d'élus parisiens, encartés RPR mais en fait agents doubles, qui veulent définitivement dégoûter les parisiens du gaullisme, pour que la ville passe à gauche. Renégats, je vous ai compris ! Hercule Poirot municipal, j'allais enquêter. Que ne ferais-je pas pour mes fidèles lecteurs !

Il faut dire que je n'ai jamais vraiment digéré ni les croix ni les crucifix. Je ne comprends pas pourquoi une religion fondée sur l'amour et le pardon s'évertue à nous rappeler sans cesse que l'homme est capable du pire : torturer et exhiber la souffrance. Mais oubliez, ce doit être mon côté agnostic de base. Et puis, le gaullisme, oui, bon, on peut y trouver de grandes idées politiques, même pour les générations à venir, c'est inépuisable, tatata, tatati, entendez-vous dans nos campagnes, moi j'y trouve surtout du folklore un peu théâtral. Oubliez encore, c'est mon côté réfractaire aux icônes. Mais comment oublier cette horrible croix de Lorraine autrement qu'en fermant les yeux et en provoquant un accident ?

A ceux qui me jettent la pierre, je réponds : " Qu'avez-vous fait, bons apôtres ? Etes-vous allés vous recueillir quelques minutes devant cette croix, dans ce square à l'accès impossible autrement que par une sortie de métro non fléchée ? " Moi, oui. Je suis revenu de cet insignifiant périple porteur de deux bonnes nouvelles : tout d'abord, j'avais raison, c'est vraiment laid. La croix est parée d'un matériau léger (plastique ?) peint à l'éponge de gris, de jaune et de noir. Elle est entourée d'un mur couleur de camouflage militaire ; sur un des côtés du mur, on peut lire une plaque commémorative au demeurant copieusement taguée... et apprendre la deuxième bonne nouvelle : c'est provisoire ! La croix est là pour le - et jusqu'au... ? - soixantième anniversaire de l'appel du 18 juin 1940. Nous attendrons tous le 18 juin 2000, non pour quelque spectacle patrio-pyrotechnique, mais pour enfin mettre une croix sur la croix : une astérisque bancale.... En bonne logique, comme le 18 juin coïncide à quelques jours près avec la fête de la St-Jean, on devrait terminer la commémoration en mettant le feu à la croix de Lorraine, dans la bonne vieille tradition rurale. Ce spectacle macabre, digne d'un film de Burton, Craven ou Carpenter, ne vous déplairait pas, avouez-le.

Je sens poindre la critique : on ne badine pas avec le 18 juin ! Mais que diable, il existe d'autres moyens de célébrer la résistance à l'oppression que par une seconde oppression, visuelle celle-là ! Comme si la solennité autorisait la laideur... Perplexe, je suis resté plusieurs minutes les yeux levés devant cette croix, à la recherche de l'inspiration, au milieu du ballet automobile de la porte Maillot. " Regarde, chéri, qu'est-ce qu'il fait, ce bonhomme ? " " - Je ne sais pas moi, ... il doit regarder la croix. Eh, t'avances, crétin ! " " - Il y a vraiment de drôles de types dans ce quartier... ".

Alors, rabattons-nous sur le fantasme spatial : imaginez qu'il existe une autre planète où les êtres vivants, encore plus évolués que nous, ont deux paires de bras pour faire face à leur suréquipement : l'une au niveau des épaules, comme nous, l'autre, plus longue, en-dessous de la poitrine. Vous savez qu'il y a sur terre des gens dont le métier est d'envoyer des signes dans le cosmos et de guetter la réponse (lisez l'hilarante nouvelle d'Italo Calvino sur ce sujet dans Cosmicomics). Voilà peut-être le but de cette croix de Lorraine : leur dire, à ces charmants collègues de l'univers, que nous savons qui ils sont, qu'ils peuvent venir nous voir, qu'on prendra le vert au bois de Boulogne, qu'il y aura des danseuses au Palais des congrès, que tout est prévu pour eux, tout a été adapté : même cette délicate spécialité humaine, le crucifix...

Etienne Duvivier


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