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Chroniques parisiennes 21



Eloge du désordre


Ce qui peut parfois pousser le citadin à se mettre au vert et le Parisien à partir en province, heu... pardon, en région, c'est le désordre dans les rues. Piétons, cyclistes, automobilistes, ne niez pas qu'au moins une fois, au milieu d'un carrefour bouché, vous avez soupiré : " Quel b... ". Essayons d'occuper cette vingt-et-unième chronique à apprendre à apprécier le désordre, pour que la prochaine fois vous disiez : " Quel b... ", c'est-à-dire quel bienfait ou quel bonheur - car parfois trop de bonheur est obscène.

Dommage que nous soyons si peu disposés à la philosophie, même de comptoir, au milieu d'un carrefour bouché : car la difficulté de la vie y est parfaitement résumée. On aimerait que ça avance, mais ça bloque. On se ressemble, mais on a chacun un parcours différent. On ne va pas tous dans la même direction.

Nous supportons le désordre puisque chacun de nous en est à la fois l'auteur et la victime. En s'adaptant aux nouvelles façons de la parcourir, la ville offre de nouvelles prises à la cacophonie. Ainsi, furieux d'un déboîtement subit d'une voiture, la mobylette empruntera la piste cyclable et gênera alors le cycliste qui se vengera en roulant sur le trottoir, menaçant le piéton qui, désorienté, traversera la chaussée de manière intempestive, forçant une voiture à piler, et ainsi de suite. On pourrait ajouter les rollers, qui, selon leur niveau ou leur audace, fraient avec l'un ou l'autre et compliquent encore la situation. Tout se compense et s'annule ; il y a comme un équilibre dans la transgression que les spécialistes de géopolitique doivent bien connaître et qui rend le désordre presque harmonieux. Sous réserve du klaxon : ma tâche est suffisamment ardue, je ne vais pas essayer de vous convaincre que le klaxon est mélodieux.

Nous avons tous un besoin de transgression. Or, excusez-moi d'ajouter mon petit couplet sur les excès du juridisme, mais le moindre acte de la vie quotidienne : prendre une photo, faire un achat, etc. recèle de pièges insoupçonnés que savent mettre en ouvre et déjouer quelques talentueux avocats. Il faut se méfier et se garantir de tout. Aujourd'hui, on ne se bat plus, on se retourne contre. Le droit s'empare de nos vies et le film connaît toujours un rebondissement, même après la mort du héros. Il n'y a jamais de fin en suspens, car à tout il faut trouver un responsable. Assignation, expertise, appel : nous irons bientôt plus souvent au tribunal que chez le boulanger, et quand nous irons chez le boulanger, ce sera pour lui remettre en mains propres - quoiqu'enfarinées - des conclusions en vue d'obtenir des dommages-intérêts car, nous ayant vendu un pain pas assez nourrissant, il sera responsable de notre santé déficiente qui aura causé la perte d'une chance... de gagner un procès contre notre boucher. En effet, quand vous achetez une baguette ou une bavette, vous signez sans le savoir un contrat d'adhésion, qui peut être vicié, résilié, dénoncé, résolu. La complexité juridique peut faire irruption dans l'anodin comme le renard dans le poulailler. Il va prochainement être très angoissant de regarder dans sa boîte aux lettres : ouf ! Ce n'est qu'une facture.

Alors, comment se permettre une transgression sans risque qu'elle prenne des proportions inattendues ? Voilà tout le mérite de la rue, qui relève encore de la bonne vieille logique du pas-vu pas-pris. Tant qu'elle n'est pas immédiatement verbalisée, l'infraction bénigne et qui n'écorche que le code de la route est effacée : c'est l'amnistie bienveillante et permanente. Et bientôt miraculeuse quand avec les téléphones portables et les empreintes génétiques nous laissons sans cesse une trace derrière nous, écume de l'escargot dans son chemin vers le progrès. Un peu d'impunité est rafraîchissante, et on fait grâce à la technique d'ajourner le moment où elle notera tous nos actes sur ses tablettes. Tous ces petits délits s'évaporent pour former un nuage de pollution civique qui nous est familier malgré tout.

Bien sûr, la police veille et verbalise, mais à chaque carrefour où elle n'est pas là, elle pardonne, elle ferme les yeux. Comme une baby sitter un peu bêbête plongée dans une sitcom, elle se désintéresse souvent de nous, les garnements de la rue, et ma foi, nous ne nous en tirons pas si mal que ça. Les enfants se massacrent rarement entre eux et on voit encore peu de rollers sur le périphérique ni d'automobiles roulant sur les trottoirs.

On dit souvent que la voiture vous transforme un exquis gentleman en macho brutal retrouvant ses instincts de mâle : reconnaissons-le honnêtement, la rue nous sert à tous de défouloir, homme ou femme, piéton ou véhicule. Nous y exprimons chacun nos petites incivilités. Vivons avec sans en abuser, et alternons-les avec quelques égards, pour varier les plaisirs...

Etienne Duvivier


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