Chroniques
parisiennes 20

WALLASSOTHERAPIE
Souvenez-vous,
chers lecteurs : j'avais consacré ma
chronique parisienne n° 11 à un voyage immobile dans
Paris, à l'aide d'un plan de métro de 1955. Je
vais beaucoup vous décevoir par mon manque d'originalité,
mais la meilleure manière d'errer dans Paris sans bouger
de son fauteuil reste encore... internet.
J'en
veux pour preuve cet excellent
site qu'une internaute a consacré aux 77 fontaines
Wallace qui jalonnent les trottoirs parisiens. Allez-y vous
désaltérer, allez boire à la source de la connaissance.
Ces charmants monuments minuscules sont décrits avec une
précision digne du guide bleu : " Sur un soubassement
de pierre de Hauteville, repose un socle à huit pans sur
lequel vient s'ajuster la partie supérieure composée
de 4 caryatides se tournant le dos et soutenant à bout de
bras un dôme orné d'une pointe et décoré
par des dauphins [...] " Voilà le portrait des Fontaines
grand modèle, qui titrent à près de neuf pieds
et un bon millier de livres (un peu de calcul mental ne vous fera
pas de mal).
C'est
sir Richard Wallace, collectionneur et philanthrope anglais, qui
dessina lui-même les modèles de ses fontaines.
Les dauphins ont peut-être uniquement valeur décorative,
mais j'y vois le symbole de l'amitié désintéressée.
Et si les quatre statues féminines se tournent le dos, s'octroyant
chacune un point cardinal, ce n'est pas qu'elles se détestent
; c'est simplement pour n'oublier personne, pour offrir leur beauté
à tous les visiteurs, d'où qu'ils viennent. Mais
tout en invitant à se rafraîchir en leur compagnie,
ces gracieuses dames de charité sont les gardiennes d'un
temple aquatique, éminemment féminin, que l'on ne
peut pénétrer qu'en tendant les mains nues, les manches
retroussées.
Les
fontaines Wallace offrent : de la verdure en hiver ; une halte au
citadin pressé ; de l'eau à tous : piétons,
SDF, pare-brise, touristes au budget serré ; une occasion
de réfléchir sur le don. De l'eau donnée,
voilà qui soulage le Parisien, qui ressent et réprime
une petite gêne lorsqu'au restaurant il n'accompagne ses repas
que d'une " simple " carafe d'eau, qu'on lui apporte d'un
air maussade, après trois relances.
On
apprend aussi sur le site que " Pour faciliter la distribution,
deux gobelets en fer étamé retenus par des chaînettes
étaient à la disposition du consommateur, restant
toujours immergés pour plus de propreté. Ils ont été
supprimés en 1952 "par mesure d'hygiène"
sur demande du Conseil d'Hygiène Publique de l'ancien département
de la Seine". " Par mesure d'hygiène " : rarement
des guillemets, posés par l'auteur de la page web, auront
été aussi riches de sous-entendus. Derrière
l'alibi sanitaire, comprenez : les Parisiens ne peuvent désormais
tous boire dans le même verre... Si l'on a gardé la
trace de ces godets jumeaux, ils doivent valoir une fortune chez
les antiquaires - du moins, je l'espère. " Si j'en
demande autant, Monsieur, c'est parce que ces récipients
ont été portés aux lèvres du peuple
de Paris, rien de moins ".
Même
sans les gobelets en fer, le tour des fontaines Wallace peut être
un joli motif de promenade pour les promeneurs, pédaleurs
ou patineurs de Paris. Elles méritent bien cet égard,
les Wallace qui brillent par leur discrétion, s'effaçant
toujours derrière les Fontaines monumentales et dispendieuses,
pleines de fauves, de jets et de mousse. Les St-Michel, Innocents,
Concorde et autres Contrescarpe recherchent l'effet visuel et sonore
; mais à force de vouer un culte à l'eau elles tuent
le sacré.
Ne
sachant que vous mettre l'eau à la bouche, et jamais au gosier
comme les Wallace, ces fontaines-là sont les suppôts
des brasseries...
Etienne
Duvivier
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