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Chroniques parisiennes 19



Au pays d'Aragon

Je voulais écrire une déclaration d'amour à Paris, une ode qui vous aurait fendu le cour, mais j'ai entendu dans mon bain un poème d'Aragon chanté par Monique Morelli. Oui, c'est très agréable d'écouter de la musique dans sa baignoire, mais pas n'importe laquelle : il est beaucoup plus facile de repêcher la savonnette qui a glissé en compagnie de Mozart que lorsqu'on écoute Red Hot Chili Peppers (en tout cas, on met moins d'eau à côté). Toujours est-il que j'entendis ça :

C'est Paris ce théâtre d'ombres que je porte,
Mon Paris qu'on ne peut tout à fait m'avoir pris
Pas plus qu'on ne peut prendre à des lèvres leurs cris
Que n'aura-t-il fallu pour m'en mettre à la porte
Arrachez-moi le cour, vous y verrez Paris.

C'est de ce Paris-là que j'ai fait mes poèmes,
Mes mots sont la couleur étrange de ses toits
La gorge des pigeons y roucoule et chatoie,
J'ai plus écrit de toi Paris que de moi-même
Et plus que de vieillir souffert d'être sans toi.

Indépendamment de l'incident de la savonnette, j'ai aussitôt renoncé à mon projet poétique. En effet, que dire de plus ? Pourquoi cette vanité d'ajouter son caillou malingre à la cathédrale de mots édifiée sur Paris ? Il faut parfois s'effacer devant les textes simples et beaux. Alors, l'envie m'a pris de crier le chant d'amour parisien d'Aragon à la terre entière.

Mais pour cela, il me fallait le traduire et je ne m'en sentais ni digne, ni capable. J'ai donc soumis le texte à un logiciel de traduction qu'on trouve sur internet. Copier-coller, clic sur "french to english"
, et le tour est joué ! Oui, mais je ne pouvais, par définition, juger de la qualité de la traduction. J'ai donc traduit le poème en sens inverse, english to french, ce qui a donné :

C'est Paris ce théâtre d'ombre que je porte,
Mon Paris qu'on ne peut pas complètement m'avoir pris
Pas plus d'un ne peut pas prendre avec des lèvres leurs cris
Qu'il n'aura pas été que j'en en mette à la porte
Déchirent hors fonction à moi le cour, vous verra Paris là.
C'est de ce Paris que j'ai fait mes poésies,
Mes mots sont la couleur étrange de ses toits
La gorge du roucoule des pigeons y et chatoie,
I plus a écrit de vous Paris que de me
Et plus qu'à l'âge ont souffert pour être sans vous.

Vous noterez quelques altérations, dont on ignore si elles sont intervenues dans le voyage aller ou au retour d'Angleterre. J'avais malgré tout mon chant d'amour mondial à Paris. Puis, je me ravisais, mécontent de moi : ainsi, pour être compris de tous, il suffirait de parler anglais ? Quel impérialisme linguistique... Il me fallait à tout le moins traduire mon texte en espagnol. Malheureusement, le logiciel déjà cité ne traduisait pas directement du français à l'espagnol, il fallait transiter par l'anglais : french to english, english to spanish. Pour voir le résultat, je retraduisais en français, toujours via Londres :

Le théâtre est Paris est qui prend,
Mon de Paris de la nuance qu'on ne peut pas totalement m'avoir pris
Pas plus d'une ne peut pas prendre avec les lèvres ses cris
Qui n'auront pas été nécessaires qu'elle en met dans les larmes de porte
Mates à moi le coeur, vous que vous verrez Paris là.
C'est de ce Paris que j'ai fait mes poésies,
Mes mots est la couleur étrange de ses toits
La gorge du roucoule des colombes et et du chatoie,
I plus a écrit de vous Paris qui moi
Et plus qu'à l'âge ont souffert pour être sans vous.

Vous aurez noté la mutation génétique : en traversant les Pyrénées, le pigeon est devenu colombe ! Enfin, dans un accès de perversité, je me suis enfin demandé ce que feraient mes correspondants espagnols de ce texte. Il est fort possible qu'émus par tant de licences poétiques, ils décident de l'envoyer à leurs amis...allemands, en le traduisant sur internet, avec passage obligé par l'anglais. Nos cousins germains recevront donc ce poème (retraduit, of course, en anglais puis en français) :

Le théâtre est de Paris est, qui prend,
Ceci de Paris de la couleur qu'on ne peut pas je totalement plus longtemps
ne pas avoir prise,
Qu'une ne peut pas prendre à ses cris avec les lèvres ceux pas,
Qu'elle en insère dans les ruptures de porte,
Qui sont émoussées l'intérieur à moi que vous étiez nécessaire, ceux, vous
Paris voit là.
Il est de ceci de Paris celui que je veux dire des poésies formées,
Mes mots d'est la couleur étrange de ses toits
La gorge du roucoule les pigeons et et chatoie,
De de l'inscription à I plus de vous Paris,
Qu'I et plus qu'à l'âge ont souffert, afin d'être sans vous.

Miracle : le pigeon est revenu ! Et me faisant tout petit, j'offre à Aragon les jolies ruptures de porte émoussées à l'intérieur, en dédommagement de l'exercice un peu sadique que je viens de lui faire subir et en le remerciant d'avoir su traduire la beauté de Paris, ce qui n'est pas donné à tout le monde...


Etienne Duvivier

 

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