Chroniques
parisiennes 18

Chronique parigo-cinéphile 2
L'un
des amusements parisiens les plus narcissiques et les plus décalés
consiste à se rendre dans un cinéma du quartier latin
(par exemple les salles Action) voir des vieux films américains
qui se passent à... Paris. Il est stupéfiant de
voir à quel point Hollywood a été captivé
par notre capitale.
Dans
Ninotchka de Lubitsch, Greta Garbo, émissaire soviétique,
voit sa confiance en la dictature du prolétariat fondre à
mesure qu'elle succombe au luxe et aux charmes de la ville-lumière.
Dans le remake qu'en a tiré Rouben Mamoulian, La belle de
Moscou, Fred Astaire chante à Cyd Charrise : Paris / Loves
lovers / And for lovers / It's heaven above (pour la traduction...
rendez-vous à la prochaine chronique)... Les Titis parisiens
devraient s'en inspirer pour aborder les jolies touristes...
Cet
amour de Paris n'empêche pas une certaine raillerie, qui nous
fait rire comme la plume sous l'aisselle : dans Drôle
de Frimousse, le même Fred Astaire sillonne la rive gauche
à la recherche d'Audrey Hebprun, entichée d'existentialisme.
Il entre dans un troquet de St-Germain des Prés et surprend
la conversation d'un couple : " Salaud ! Je te déteste
! " crie la jeune femme. L'homme la gifle. " Oh, merci,
je t'adore ", lui dit alors sa compagne. " C'est sûrement
ici ", en déduit Fred Astaire.
Paris
est donc le terrain de prédilection de ce genre cinématographique
éblouissant que fut la comédie musicale. Que faut-il
en conclure ? Que Paris fait vendre, et qu'il ne faut pas aller
voir plus loin ? C'est un peu triste. Que voilà bien la preuve
de la suprématie parisienne : les grincheux peuvent grincher,
le jour où l'on verra un film hollywoodien des années
30 à 50 se dérouler à Lyon, Cahors ou Charenton-Le-Pont,
on en reparlera ? C'est un peu fort, et y a le contre-exemple -
certes français - de Jacques Demy. La vérité
est entre les deux : ce Paris filmé en studio est bien évidemment
une ville idéalisée, une image d'Epinal (ce qu'elle
pourrait redevenir, puisque récemment Philippe Séguin,
maire d'Epinal, s'est déclaré dispo... Non. Hors sujet).
Tous les appartements donnent sur la Tour Eiffel ou l'Arc de
Triomphe, et la ville est une grande place du Tertre en motifs Vichy.
Il est ici, le plaisir décalé : le Parisien, de souche
ou d'adoption, se sent un peu troublé, amusé, flatté,
par le fait que sa ville, tellement moins colorée et folklorique
dans la réalité, soit le prétexte à
tant de chatoyance et de bonne humeur. Pourquoi nous ? se demande-t-il
en souriant, et en pensant aux visages sinistres et passifs des
usages du métro, dont le souvenir se charge d'ironie. Que
viennent y trouver tous ces Américains à Paris ? Si
notre ville est le décor artificiel de tant de comédies
sucrées, n'est-ce pas parce qu'elle a (ou a eu) en elle des
ressources de charme et d'éclat qui sont certes mal traduites
dans ces films mais bien réelles et... qu'on trouve rarement
ailleurs ? s'interroge-t-il, hagard, en sortant de la salle de cinéma
et en bousculant les passants qui maugréent.
Le
problème, c'est qu'on ne peut vivre éternellement
dans le passé et la nostalgie. Il faut être dans son
époque. Je ne vois donc qu'une solution : tourner de nouvelles
comédies musicales et touristiques dans Paris. La pauvre
est en manque, depuis tant de temps ! La dernière comédie
musicale tournée à Paris ne compte pas : c'était,
si je ne m'abuse, " Jeanne et le garçon formidable ",
une réussite, notamment grâce à cette pauvre
Virginie Ledoyen (dont le dernier métier a consisté
à répondre à la question " Alors, il embrasse
comment, Léonardo ? "), mais un film assez nettement
amer, autour du SIDA.
Amis
internautes, faisons-nous un film : un pur divertissement, acidulé
et surtout déconnecté de toute réalité.
Musiciens, envoyez-moi les partitions des chansons. Et tout le monde
peut participer au scénario. Si vous manquez d'imagination,
ne vous inquiétez pas, c'est un atout pour écrire
un musical. Quelque chose du genre : " A aime B, B aime A mais
A s'est engagé(e) avec C, qui pourrait, si on le pousse un
peu, tomber dans les bras de D, par ailleurs fiancé(e) de
A, ce qui laisserait la voie libre à AB " ferait parfaitement
l'affaire. C'est conventionnel mais l'essentiel réside dans
les chants et les danses : comme en cuisine, il ne faut pas que
l'accompagnement tue le goût du mets principal. Pour ma part,
je me charge des numéros musicaux. Et justement, continuons
sur le registre gastronomique : comme Paris est aussi la ville des
Grandes Tables, je vous propose les chorégraphies sous la
forme d'un menu :
Amuse-bouche
: chur de claquette sur toits de véhicules embouteillés
Place de la Concorde, et ses Plans d'ensemble ; Entrée
: ballet féminin au Louvre, sauce Grands Couturiers tendance
orientale, avec sa contre-plongée sur la Pyramide ; Plat
de résistance : duo romantique dans le jardin des Tuileries,
chorégraphie parmi les statues agrémentée de
travellings ; Fromage : numéro acoustique et synchronisé
des joueurs d'échec du jardin du Luxembourg, champ / contre-champ
; Farandole de Desserts : ballet de toboggan et de descente en rappel
sur les tuyauteries de Beaubourg, course-poursuite à travers
le quartier gay - travelling arrière - et final dans les
fontaines de l'Hôtel de Ville, citation fellinienne.
Les
producteurs qui ne nous contactent pas dans la semaine auront droit
à
notre dédain éternel...
Etienne
Duvivier
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