|
Chroniques
parisiennes 17

Les grosses valises
N'êtes-vous
pas comme moi stupéfaits du nombre de magasins, bazars, soldeurs,
qui vendent des grosses valises à bon marché du côté
de Barbès, Pigalle, Place de Clichy ? Regardez bien quand
vous y passerez. Je sous-estime peut-être le besoin de
la population parisienne en grosses-valises-à-bon-marché.
Mais je sens qu'il y a anguille sous roche. A ce phénomène
surprenant, je propose sept explications. Servez-vous.
Explication
classico-libérale : grâce à une gestion des
salaires et des stocks rigoureuse, des économies d'échelle
et un choix judicieux de points de vente, le prix de ces valises
défie toute concurrence. C'est pourquoi on vient de partout
pour en acheter, l'économie réalisée par rapport
à la maroquinerie de quartier et même à la grande
surface compensant très largement le temps perdu et les frais
de transport. C'est aussi simple et rationnel que cela.
Je
vous sens déçus.... Frissonnons un peu avec une explication
parano-délictuelle : les valises ne sont pas achetées
pour voyager ; elles constituent un accessoire utile à
des activités toutes plus illicites les unes que les autres
: ateliers clandestins dans le textile, paradis artificiels, tables
pliables et gobelets pour le bonneteau, fabriques de pistaches caramélisées
hors de toute norme sanitaire... Si le prix vous paraît
si bas, c'est que le vendeur fait sa marge autre part en étant
lui aussi acteur de cette économie souterraine et para-mafieuse
dont la valise est la vitrine légale.
Un
peu opaque pour une vitrine, la valise ! me direz-vous. Alors frottez-vous
à cette explication psycho-sociale : il ne faut pas s'étonner
que ces commerces se trouvent dans les quartiers les moins cossus
de la capitale. Ils s'adressent précisément à
une clientèle démunie. Ce qui explique le prix modique.
Acheter une grosse valise, c'est enclencher un processus de réalisation
de ses désirs : l'acquisition de biens (on espère
que le contenant donnera naissance au contenu) ou un départ
vers des lieux jugés meilleurs (la valise implique le voyage
: vers des quartiers plus chics ou, pour les Parisiens immigrés,
vers leur terre natale devenue prospère). Peu importe
que la valise ne soit pas de bonne qualité, puisque l'acte
d'achat est symbolique.
Comme
ces commerces sont surtout concentrés sur les boulevards
chauds, entre les places Pigalle et de Clichy, on peut tenter une
explication porno-suspicieuse ou parano-sulpicienne : les valises
permettent de s'approvisionner, en toute discrétion, en simulateurs,
aphrodisiaques, articles de cuir, outillage SM, littérature
illustrée, films d'avant-garde ou de salle de garde, tout
en passant pour un bourgeois de Calais ou un touriste bon teint.
Elles peuvent aussi fournir en organes de rechange les Dames de
joie qui se feraient excessivement maltraiter.
Voilà
qui devient intéressant. Allons plus loin avec l'explication
para-normale, qui peut être croisée avec l'hypothèse
parano-délictuelle, tendance paradis artificiels : la plupart
de ces valises ne sont pas à vendre. Pensez-vous, un prix
si bas ! Pour en avoir la preuve, adressez-vous au vendeur, toujours
un peu sorcier, marabout, fakir, et demandez-lui en clignant de
l'oil droit et en faisant un léger mouvement saccadé
de l'épaule gauche (surtout pas l'inverse !) : "
elles contiennent vraiment beaucoup, ces valises ? " C'est
le mot de passe ! Le vendeur vous répond, invariablement
: " Mais oui, vous pouvez même y passer votre tête.
" Vous vous penchez, glissez votre tête, parlez : il
y a de l'écho ! Vous faites rentrer une épaule, puis
l'autre, puis votre torse, votre bassin, vos jambes et vos pieds,
vous êtes à l'aise ! Vous pouvez même vous mettre
debout et marcher, découvrir des paysages fabuleux (je ne
vous en dis pas plus : vous verrez bien !) et rencontrer la créature
de vos songes, voire Claude Goasguen... ou Robert Hue en personne
! Et n'oubliez pas : oil droit, épaule gauche ! Entraînez-vous
dès maintenant !
Ceux
qui n'auront pas voulu vérifier sur place ou auront mal appliqué
la formule magique se rabattront tant bien que mal sur l'explication
philo-narcissique ou parigocentrique : Paris est la Ville Une.
Elle contient tout et son contraire. La Vieille Europe et le Nouveau
Monde. La Tradition et la Modernité. Le Luxe et la Musette.
La Joconde et les start-up. Puisque tout est dans Paris, Paris
se retrouve dans tout, et les touristes émerveillés
ne peuvent résister à la tentation de s'acheter une
valise pour rendre hommage à Paris dans toutes leurs futures
destinations, où ils trouveront toujours un peu de Paris
(puisque tout est dans Paris, etc.).
Je
vous sens moins convaincus que jamais et prêts à céder
à l'explication parigophobe, symétrique à la
précédente : le Parisien brasse beaucoup d'air. Il
n'a pas la chance, comme la tour Eiffel, d'être entouré
par un cylindre d'air plus lourd que son propre poids. L'air qui
l'environne, en plus d'être pollué, se trouve souvent
en quantité insuffisante pour son besoin incessant de brassage.
Alors il se déplace avec une valise d'air comprimé
qui lui permet de brasser à volonté, sans jamais manquer
d'air, sans risque d'apnée. C'est pourquoi vous verrez le
plus souvent ces valises dans le métro, où le rapport
air à brasser / nombre de brasseurs est dramatiquement bas,
cent fois moins élevé qu'au jardin des Buttes-Chaumont,
où vous ne verrez pas ce genre de valises (CQFD). La
valise permet de brasser à plusieurs dans un même lieu,
c'est donc un outil de... brassage social. Ah, vous n'aviez pas
pensé à cette explication-là. En tout cas,
ne vous étonnez plus que le Parisien ne manque pas d'air
: c'est grâce aux grosses valises.
J'espère
qu'au moins une de ces explications aura forgé votre conviction.
Envoyez-moi un message de vote pour votre hypothèse préférée.
Ou proposez-m'en d'autres. J'espère aussi que désormais,
vous regarderez les valises autrement...
Etienne
Duvivier
|